Zhor, Femme « Gardien » de voitures: Une mobilité à l’horizontal

  • Etc 
  • mercredi 5 septembre 2012 à 12:22 GMT

Une longue période politiquement burlesque vient de s’achever et une autre masquée sous un semblant de compromis « Régimen politico » et marquée par la sacralité de la faim, vient de débuter. Néanmoins, dans les grandes villes du Maroc, le train-train quotidien suit son cour et le polis ne semble toujours pas accrocher les Marocains. Les longs embouteillages provoquent toujours ce même brouhaha citadin désopilant et ainsi va la vie…

Entre les voitures qui s’entêtent à stationner en deuxième position; le camion qui doit décharger sa marchandise devant l’épicerie située tout juste à côté de la sortie de l’école ; et la ribambelle de piétons qui cherchent à traverser la route puis toutes ces motos qui essayent d’esquiver tant bien que mal tous ces obstacles ; l’ordre paraît d’un niveau miraculeux.

Au milieu de cette jungle citadine, il y a une anarchie qui semble instinctivement et spontanément s’organiser comme si une loi autre que celle de l’état régnait : la loi du « zrab lay zarbou 3lik !», du « z3am lay za3mou 3lik !».

En effet, c’est avec fierté et une certaine prétention que nous autres Marocains aimons frénétiquement répéter : « Si tu sais conduire au Maroc, tu peux conduire partout dans le monde » comme si notre anarchie organisée témoignait d’une certaine supériorité intellectuelle. Même moi, je me surprends parfois à me vanter de cette chimérique conviction que notre capacité à éviter les voitures est hors normes.

crédit photo: Mehdi Bouzoubaâ

Dans cette cohue phénoménale, nous sommes bénis par la présence de ces gardiens habillés en blouse bleue qui,  pour gagne-pain, collectent des dirhams en tentant de mettre un ordre à cette désorganisation civique. Ils nous assistent dans nos créneaux ; et prétendent éloigner les malfaiteurs par leur aura. Une sorte de métier qui ne semble exister que dans les pays  qui tentent de se développer. Ces gardiens malchanceux à l’affût du moindre dirham nous paraissent comme des « opportunistes » lorsque l’on a passé la journée à faire des va-et-viens dans la ville, et à en distribuer à tout bout de champs quand l’on vient de garer la voiture pour pas plus de deux minutes. Ça peut être très agaçant. Mais il y a aussi des moments où l’on voit concrètement leur côté  indispensable et l’on se dit que ces messieurs-là nous facilitent pas mal la vie.

Réguler la ville est difficile. Cette tâche est théoriquement incombée aux politiques publiques, aux agents de l’ordre, aux entreprises privées, aux mairies, aux associations locales et j’en passe. Mais face à l’échec relatif de ces derniers à gérer tous les nouveaux aspects de la transformation de la ville, le désordre engendre l’émergence de nouveaux petits métiers qui tâchent de survivre parmi cette cohue. Au Maroc, nul n’ignore que la rue appartient aux hommes. Une arène où plusieurs rapports de force se font face et dans laquelle se déterminent certains équilibres sociaux. Ces gardiens de voitures qui doivent faire face à des rivalités territoriales sur quelle partie de la rue va prendre celui-ci ou celui-là, sont la représentation type de ce brouhaha organisationnel. Un défi quotidien où le besoin de survivre mène ces hommes à côtoyer le monde de la violence presque instinctivement.

Dans ce contexte, une présence surprenante semble se faire une place.  Les hommes à la blouse bleue sont progressivement remplacés par des personnes portant le même accoutrement mais d’un genre différent ! Des femmes !

Depuis maintenant trois ou quatre ans on voit de plus en plus de femmes faire le guet auprès des voitures portant elles aussi des battes à la main au cas où un malheureux s’aventurerait à voler une voiture sous sa responsabilité. En les apercevant, on se demande comment en sont-elles arrivées là ? Comment se font-elles une place au sein de ce monde exclusivement masculin ? Les voir nous incite à nous poser pas mal de questions.

Comprendre les circonstances qui ont mené ces femmes à défier non seulement les fortunes de la vie mais aussi toute une société qui, les yeux braqués sur elles, scrutant celles qui osent endosser le rôle sacré du mâle Marocain nous mène à une queue de poisson.

La réflexion sur le statut et les droits des femmes, aussi barbant que ça soit pour certains, revient sur la table bien souvent. Y penser nous mène généralement à parler du féminisme et à réfléchir à l’incompatibilité de ses hypothèses avec des aspects socio-structurelles spécifiques à une culture. Je suis une femme et je ne m’identifie pas à la totalité des idéaux féministes. Je ne suis pas féministe mais je ne supporte pas la dichotomisation des rôles où quiconque exerce un supposé contrôle socio-économico-politique sur un tiers considéré subordonné. Comment concilier les deux bords ?

A l’origine des théories du féminisme, il y a la patriarchie en tant que moyen conceptuelle de pénétrer toutes les structures avec l’idée que l’homme est supérieur à la femme sur plusieurs points. L’oppression des femmes à travers des idées patriarcales est comparativement moins évidente que les autres formes d’oppression telles que l’oppression des noirs, des juifs ou de certaines ethnies. La difficulté des féministes a été de s’attaquer à la subtilité que certaines cultures ont utilisée pour transmettre des idées telles : Dans le but de protéger les femmes et la structure familiale qui sert de base institutionnelle pour une culture, on injecte des restrictions légales, économiques et sociales mais discriminatoires. Pour caricaturer brièvement, les hommes sont supposés se charger de gouverner le pays et générer de l’argent et les femmes doivent faire ce « qu’elles sont faites pour ». Au fil du temps, les femmes n’ont pas généré beaucoup d’argent mais on s’est progressivement aperçu que ce sont elles qui, souvent, contrôlent comment cet argent est dépensé. Tout en prenant soin de ne pas trop menacer son égo masculin bien sûr ! Les hommes ont été domestiqués et ils ne supportent pas ça ! Sauf que dans des sociétés traditionalistes telles que la nôtre, la patriarchie est tellement ancrée dans les mœurs qu’on se rend compte que les plus grands bourreaux des femmes sont les femmes eux-mêmes. Elles subissent cette oppression dès leur plus jeune âge, en souffrent, l’endurent, la rationalise, finissent par l’accepter puis la transmette à leur progéniture. Quelle tristesse de constater que ce sont des femmes qui ont éduqué des générations à perpétuer une idée tellement réductrice de leur propre genre, leur propre nature.

Néanmoins, on voit aujourd’hui des femmes remettre en question ces structures en s’imposant dans des domaines historiquement androcentrique et prouver être capable de gouverner un pays, conduire des voitures de course, gouverner un peuple et même porter des poids lourds. Ceci a engendré une mobilité sociale de ces femmes ambitieuses, femmes mères de familles, femmes mères célibataires, femmes issues de milieu défavorisé qui arrivent à s’imposer…etc. Bien entendu, rien de ça ne va sans le sens de la responsabilité. Quand l’on a le pouvoir de faire un choix, on se doit d’en être responsable. La biologie n’écrit pas la destinée et n’est pas non plus un passe-droit.

Revenons à cette gardienne de voiture, ce qu’elle peut représenter dans nos sociétés et là où la contradiction réside: Elle illustre le courage de celles qui bravent ces rigidités structurellement culturelles qui entachent la noblesse de celles-ci à travailler dignement pour nourrir leurs enfants. Elle défie l’idée générale que des femmes dans la rue, dans la sphère des hommes, peuvent s’en sortir et faire leur place sans nécessairement être souillées. Elle prouve que la construction sociale qui nous a été imposé et dans laquelle on ne cesse de nous répéter que la femme ne doit pas et ne peut faire ce que l’homme est sensé faire est complètement mal foutue et que si certaines y arrivent et y ont recours c’est qu’il y a bien un hic quelque part dans ce raisonnement discriminatoire. Saluons le courage de ces femmes !

Bien que l’on voit de plus en plus de femmes briguer des postes à responsabilité dans toutes les sphères du secteur public et privé, il reste le problème lié au niveau du système productif itself ! Considérée comme une main d’œuvre occasionnelle, virevoltant entre le formel et l’informel ; la grande majorité des Marocaines sont tout le temps dans la preuve de ce qu’elles sont capables de faire. A la maison, il faut prouver leur féminité, leur force à supporter et à réguler la famille, à remplir ses obligations sociales. Au travail, il faut être productive, ne pas trop montrer ses signes de féminité…etc. Et dans ce contexte, ces femmes « gardiens » et toutes celles qui s’attaquent à des métiers « purement » masculins font face à des difficultés encore plus compliquées. C’est cela qui est remarquable et devrait attiser notre curiosité. En affrontant ces codes sociaux rigides et implacables, les femmes font avancer la cause féminine et contribuent à détruire ces clichés en les banalisant. Elles participent et préparent le terrain à une mobilité du genre moins rude pour les futures générations de femmes.

Sauf que cette évolution ne semble pas arranger leurs affaires. Alors oui elles bravent des codes sociétaux ancrés, elles permettent à d’autres femmes de croire en elles-mêmes, elles contribuent à faire évoluer un contexte dans lequel les marges de manœuvres et d’actions libres sont réduites. Mais dans le cas de cette gardienne et de ses semblables, l’évolution se fait à ses dépends. Elle prend la blouse bleue et le bâton, les portent dans la rue, se défendent des hommes, défient les regards accusateurs de leurs mères, sœurs, et autres femmes de la société, mais ne semblent pas avancer. Ces femmes ne sont pas pour autant plus respectées ni plus estimées par leurs maris et autres mâles de leur quartier. Elles ne gagnent pas plus de 1500dhs par mois et leur galère quotidienne de la rue se prolongent dans leurs foyers. Elles se voilent pour se protéger et se préserver du risque d’être prise pour des sans vertu. Elles rentrent le soir chez elle pour endosser non seulement le rôle de la mère mais aussi pour remplacer l’homme absent qui a contribué à cette misère. Elles lui en veulent mais ne peuvent s’en passer car sa figure est cruciale pour préserver son image de mère de foyer et non de cette mère célibataire avec qui la société est encore plus cruelle.

La mobilité sociale telle qu’elle est rêvée pour les femmes, par les féministes, est sensée se dérouler de manière verticale, du bas vers le haut; du statut d’oppressé à un acteur à part entière ou la liberté d’avoir le choix prime, et où le déterminisme de la biologie s’annule. Malheureusement dans le cas de ses femmes, la mobilité prends un tournant horizontal. Elles font avancer une infime partie des mentalités vers un horizon qui peut porter un message d’espoir pour le statut de la femme dans notre société ; mais dont la réalité ne laisse rien à désirer.

A les voir, on dirait qu’elles font du « sur place », nageant dans une mer à contre-courant.

Mais nageant quand même…