Une vie mineure, premier long-métrage de Simohammed Fettaka

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La réalité, de par sa complexité, est souvent difficile à exprimer face à l’insuffisance du langage et la rigidité des mots. Qu’est-ce-que l’art si ce n’est un moyen de retranscrire cette réalité, de nous rendre sensible cette chose complexe, insaisissable et fluide qu’est la vie entre réalités intérieures et réalités extérieures, et d’explorer les régions obscures de la psychologie ?
Simohammed Fettaka, artiste visuel basé entre Tanger et Paris, questionne dans ses recherches le sens profond de l’individu, ses raisons d’être et sa complexité. Il confronte ainsi les dualités corps et esprit, visible et invisible, épaisseur et fluidité, réel et imaginaire dans son premier long-métrage intitulé Une vie mineure.

Le réalisateur est fasciné par deux de ses récentes découvertes : Bordeaux et ses alentours, et le séjour du poète Friedrich Hölderlin dans la ville, qu’il va associer dans son film sous forme de deux matières : l’une concrète et physique, celle des paysages et de l’atmosphère et l’autre fictionnelle, celle de l’histoire du poète allemand qui sera juxtaposée à l’histoire de ses personnages.

 

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Une vie mineure retrace l’histoire de Rachid et Farid, chacun d’entre eux entretient un lien particulier avec la ville de Bordeaux. Pour Rachid, c’est un retour solitaire vers sa terre natale, qui fait rejaillir en lui le souvenir douloureux de la mort de la femme aimée. Farid, quant à lui, un est jeune écrivain en quête de reconnaissance qui découvre Bordeaux pour la première fois et s’y installe pour enseigner la langue arabe aux enfants d’une famille bordelaise. C’est alors que son esprit se trouble après une découverte étrange au bord de la Garonne où il s’égare dans une série de visions étranges. Les deux personnages, tous deux déchirés par leurs blessures et rongés par la douleur, se lancent dans une quête existentielle et poétique qui les mènent vers le fleuve de la Garonne, où ils s’abandonnent à leur noirceur et se laissent submerger par le souvenir.

 

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Les eaux du fleuve de La Garonne

Bordeaux, ses paysages et son fleuve sont fortement présents tout au long du film. Le fleuve de la Garonne, refuge des romantiques perdus, représente un élément important. Les deux personnages sont au bord de l’échéance symbolisée alors par l’eau : cet élément mouvant, instable, mélancolique, angoissant et fantasmagorique, traduisant la myriade des sensations dans lesquelles ils se noient et se laissent inonder, lassés de lutter contre la vie. Le renoncement consiste, métaphoriquement, à se laisser entraîner par les flots et emporter par le flux de la vie et du temps. L’eau est aussi symbole de purification, dans lequel les personnages se dépouillent, retrouvent la transparence et renaissent.

Par ailleurs, l’eau suscite également une immersion physique et mentale du spectateur qui devient actif. Elle nous sépare de la réalité, trouble notre regard et nous immerge dans l’intériorité des personnages, abolissant ainsi toute frontière entre réalité et imaginaire.

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Le fleuve de la Garonne, cette « phrase libre au cœur de la cité » est comme une promesse de départ, elle évoque un ailleurs, une ivresse qui semble apaiser les âmes rêveuses et les esprits tourmentés. Durant son séjour à Bordeaux entre janvier 1802 et mai 1802, la fascination du poète Friedrich Hölderling envers le fleuve est immédiate : il aime tout de suite « sa largeur, sa vivacité sous le soleil, son silence puissant, sa courbe »Après avoir passé trois mois à la Gironde, il repart brusquement à l’annonce de la mort de la femme qu’il aime. Il s’ensuit une descente aux enfers pour le poète allemand qui sombre dans une folie dont il ne se relèvera jamais.

« pars donc et porte mon salut

à la belle Garonne

et aux jardins de Bordeaux

Mais les poètes seuls fondent ce qui demeurent »

(Friedrich Hölderling, Souvenir)

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Avec Une vie mineure, Simohammed Fettaka signe son premier long-métrage. Toutefois, l’artiste n’en est pas à sa première production filmique puisqu’il a réalisé plusieurs documentaires et vidéos expérimentaux. Ses nombreux travaux visuels, explorant diverses formes d’expression artistiques : photographie, collages, installations etc, lui font faire le tour des galeries à l’international.