Tribune : Le Maroc de Taia est-il le nôtre ?

  • Livre 
  • vendredi 6 février 2015 à 19:09 GMT

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Janvier dernier, publié aux éditions du Seuil, le nouveau Taia débarque en librairies. Et reprend, comme on peut s’y attendre, les thèmes de prédilection de son auteur : l’immigration, le sexe, la dualité. Le ballet des pleurs, des peurs et des rêves prend place dans un monde post colonialiste. Dans un « pays pour mourir » comme indique le titre du livre.

De quel pays s’agit-il ?

Celui du rejet.

C’est d’ailleurs de ce rejet que l’écrivain est nait.

En effet, le dossier Taia fait jaser le Maroc, ses intellectuels et sa presse. Menacé, dénoncé, sali, on aura tour à tour appelé à son lynchage pour la raison que l’on sait. Pour son homosexualité.

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Natif d’un quartier populaire de la ville de Salé (Hay Essalam) – auquel il réfère notamment dans « Infidèles » – c’est le dixième enfant d’une fratrie de onze, rien que cela. Une vie de promiscuité, charnelle et indigente. Mais, Abdallah envers et contre tout, s’improvise chantre de sa propre liberté et ameute par sa personne la horde de ses détracteurs.

Que penser alors de cet homme de 42 ans, craintif et frêle, exilé de son Salé natal, le navire de ses peines amarré sur les rives de la Seine ?

Il n’y a rien à penser, justement, de la vie d’un écrivain. Il n’y a qu’à la respecter. Taia ne vend pas sa vie, il vend la justesse de ses mots.

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Et c’est de cette justesse qu’il est question : que penser de son dire, de sa littérature ?

Ce Maroc que dépeint Taia, s’y retrouvons-nous ? Sommeille-t-il en nous le désespoir, la soif d’amour et disons-le, la débauche de ses personnages ?

Alignons les faits. Avec Taia, le Maroc est sur la sellette. Les femmes pourtant nues, dansent la valse de la pureté. Les Fqihs sont véreux, les enfants voient l’impureté, la ressentent et s’en imbibent. Il est largement question de prostituées, de transsexuels, d’exil, de rejet, de recherche ultime. De foi également. D’une foi qui prend trop d’élan ou pas assez.

Taia le dit, c’est sa culture marocaine qui imbibe ses livres. Tout-de-go, il fait un constat propre à lui : la langue arabe n’a pas de poids, c’est celle des pauvres, c’est la langue de l’oubli. Et il rejette cet oubli, met à nu les petites gens, ceux qui l’ont vu grandir sont ceux qu’il dénonce, en même temps que les autres. Taia est en colère contre ce Maroc des clivages et le fait savoir aux « riches » et contre ce Maroc du  conservatisme dans lequel il a baigné toute sa vie et qu’il accuse de dualité, d’hypocrisie mais ne le fait pas savoir aux pauvres.

Taia est donc, si on s’en réfère à sa propre catégorisation, le pauvre qui triomphe des riches avant d’être le pauvre qui dénonce sa communauté à lui, « les oubliés ».

Le parti est donc pris : il usera de la langue des riches pour les atteindre. Le voilà donc, empruntant la langue de Molière pour combattre le feu par le feu.

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Mais quelle image renvoie-t-il  si ce n’est biaisée ? Celle, sclérosée, du Maroc des perversions, du Maroc du « Shour » (rituels censés être magiques) des « Shouafate » (voyantes) et des marabouts.

Versant parfois même dans la petite vulgarité, ceux qui comme Taia se font entendre et ont la visibilité qu’il faut, donnent souvent de la voix dans ce qui n’est qu’une parcelle de nos identités.

Parlons de cette vulgarité, oui, abordons les choses comme elles sont mais ne cédons pas à l’extrapolation, rendons à César ce qui revient à César. Littéralement Quæ sunt Cæsaris, Cæsari. 

Oui le Maroc va mal, oui nous cédons nos corps, contre de l’argent pour les pauvres, contre un ersatz d’amour pour le reste. La débauche, la peur, l’analphabétisation, tout ça est là bien présent, on le voit, on le vit, on s’en cache, on en rit. On sait la dualité, tous, on la sait tapie un peu partout. Mais parlons aussi de ce Maroc qui bourgeonne, faisons le choix conscient de décrire et les joliesses et les aspérités. Le folkore, le sexe, le couscous et les méchants musulmans, tout ça, on l’a bien compris, bien assimilé. Parlez-nous des autres, ou alors n’existent-ils pas ? Parlez de la mère marocaine, si fière et si maternelle. Parlez de nos forces. Mettons sous le feu des projecteurs ces petits hommes recourbés qui trottinent en direction de leur mosquée, pieux et humbles. Parlez de la jeunesse et de ses rêves plutôt que de ses vices. Oubliez le lit du marocain et ce qu’il y fait !  Perçons plutôt son âme à jour, avec l’indulgence nécessaire à nous rendre un semblant de fierté.

Ecrivons le Maroc, la communauté arabe, différemment.