Tinghir-Jérusalem: le prétendu crime de Kamal Hachkar

  • Cinéma 
  • lundi 11 février 2013 à 20:01 GMT

Le Festival National du Film vient d’être clôturé à Tanger, avec comme fait marquant de cette édition, la polémique autour de Tinghir-Jérusalem : les échos du Mellah, du jeune réalisateur Kamal Hachkar. Le jour de sa projection au Cinéma Roxy, qui accueille les journées du FNFT, quelques manifestants se sont rassemblés afin de protester contre ce qu’ils appellent « Une tentative de tempérer, encore une fois, les relations avec l’Etat Sioniste d’ Israël ». On est même allé jusqu’à dire que le film est financé par les ennemis de la Nation. Les équipes d’Artisthick présentes au festival, nous ont confirmé que des rumeurs avaient circulé à propos d’une éventuelle annulation de la projection. Comme nous le savons tous maintenant, la projection a bel et bien eu lieu. Nos mêmes équipes ont rapporté l’ambiance d’émotion qui a régné durant la projection du film, et les forts applaudissements qui s’en sont suivis. Finalement le travail de Kamal Hachkar en est sorti avec le Prix de la Première Œuvre, déplaise à qui voudra.

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Maintenant, de quoi diable peut parler ce documentaire d’un peu plus de 45 min, pour susciter toute cette indignation ? La réponse est simple, Kamal Hachkar, originaire de Tinghir, revient sur le passé des juifs marocains, berbères bien sûr, qui peuplait sa ville natale et ses alentours, avant de partir à leur recherche de l’autre côté, là où ils sont partis, répondant, selon leur confession, à l’appel de rassemblement du peuple de Sion. Au Maroc, et en Israël, ce sont des témoignages de juifs et de musulmans, qui racontent avec beaucoup d’émotion et d’amertume, un passé commun regretté. Ici, ce sont des Marocains à Tinghir, qui ne comprennent pas trop pourquoi ceux qui étaient leurs voisins, amis, confrères de métier, ont déguerpi du jour au lendemain. De l’autre côté, en Israël, des juifs marocains qui pleurent ce qu’ils appellent toujours leur mère patrie, qui regrettent sa terre et ses gens, et qui se disent encore dans un état de choc vis-à-vis de leur situation en Israël, qui est loin d’être rose comme on leur avait promis. Une ressortissante juive marocaine, évoque même le problème d’une discrimination pure et simple entre les juifs nord-africains, et ceux venus de Pologne ou d’Allemagne. Ces derniers, dit-elle, ont des horreurs à raconter, des souffrances endurées et des injustices, nous les juifs marocains, nous n’avons rien de semblable à conter, nous étions en paix et vivions bien chez nous.

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 Photo d’une famille juive berbère au Maroc.

Le voici donc le crime commis par Kamal Hachkar. C’est celui d’aller creuser là ou presque personne ne l’a fait auparavant. C’est de nous dévoiler des choses, que nos politiciens n’évoquent jamais, et desquelles nos manuels scolaires d’ « Histoire » – et que le mot nous pardonne son usage pour le si peu que nos programmes contiennent – ne soufflent guère un mot. Son délit, c’est de nous emporter vers un Maroc d’autrefois, où une mosquée juxtaposait une Synagogue, et où  musulmans et juifs se serraient les mains, à la fin de leurs rituels respectifs.

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 Deux femmes marocaines vivant en Israel, en témoignage pour le film.

Tinghir-Jérusalem : les échos du Mellah, est un film à voir pour chaque marocain, soucieux de connaître plus sur le passé de cette terre. C’est un documentaire qui vous fera partager la curiosité de son réalisateur, mais aussi et surtout, vous fera compatir pour la souffrance d’hommes et de femmes déracinés, errant dans une terre dans laquelle ils ne se sont pas retrouvés, et regrettant celle dans laquelle ils sont nés. Plus important encore, vous pourrez facilement vous rendre compte qu’un conflit politique, ou soit disant religieux, peut ne concerner que les politiciens et ceux qui l’ont provoqué, si les individus eux, continuent à se témoigner le respect et l’amour dû par chaque humain à son frère, quelle que soit sa religion, ou n’importe quelle autre variable qui fait de lui ce qu’il est. Marjane Satrapi, la réalisatrice iranienne n’avait-elle pas dit, s’adressant à un américain « Vous êtes américain, je suis iranienne, mais nous parlons et nous nous comprenons parfaitement. Ce qui vous différencie de votre gouvernement, et ce qui me différencie du mien, est plus grand que ce qui nous différencie vous et moi. Et nos gouvernements, sont plutôt les mêmes ».

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C’est le sort de plus de 250 000 marocains, dont on s’est pas mal moqué durant cinquante ans. C’est l’histoire d’une population juive, dont les traces de présence au Maroc remontent à plus de 3000 ans. Comment sont-ils partis ? Pourquoi ? Qui a joué quel rôle ? Et encore plus de questions auxquelles on devra s’efforcer de répondre, plutôt que de reculer devant la voix de quelques personnes souffrant d’une paranoïa profonde, qui leur fait croire qu’ Israël les entoure partout, même dans leurs chambres à coucher ! A ceux-là, il faut expliquer que si les Tunisiens et les Égyptiens ont enfin brisé leurs chaines, c’est parce qu’ils avaient compris qui était leur vrai ennemi. Et que si Israël est un État arrogant et colonialiste, la démocratie dans les pays arabes est le seul moyen de lui faire face.