The End, l’onirique…

 

Nous vous avions parlé il y a quelques temps du premier long métrage de Hicham Lasri : The End. Ce dernier avait été présenté lors du festival de Tanger et n’avait pas laissé les critiques indifférents : certains dénonçaient un sacrilège, d’autres encensaient le génie de son créateur. Une chose est sûre, le film bouscule tout ce qui a été vu sur la scène marocaine jusque là.

The End est une sorte de fable, fable d’un Maroc d’hier fantôme de celui d’aujourd’hui, le noir et blanc est le premier élément qui interpelle. Ce dernier, modérateur impartial, impose une distanciation et atténue la force de l’histoire et des thèmes portés : le Maroc de Hassan II n’est-il plus ? Le film raconte l’histoire d’un amour impossible entre Mikhi jeune « poseur de sabots » fils de policier protégé du Makhzen, et Rita, jeune femme quelque peu attardée, sœur de trois criminels. Plus qu’un topos, les deux personnages sont les « Roméo et Juliette » de l’époque. Néanmoins, l’histoire d’amour offre au réalisateur un fil conducteur d’or, lui permettant ainsi d’explorer et de traiter un nombre étonnant de thèmes qui feront à coup sûr fuser les interprétations. Je reste cependant sceptique quant au côté hermétique du film qui domine tout le long du film et qui, sur une heure quarante peut  désintéresser le cinéphile du dimanche ou le spectateur peu informé sur l’époque.

 

 

Pour en revenir au côté technique, Hicham Lasri et son équipe ont réalisé un travail d’orfèvre au niveau de la photographie, avec un Casablanca de la fin des années 99, trash et horriblement belle. Le réalisateur constitue le film de plans extrêmement novateurs donnant une toute nouvelle approche des personnages, sublimant ainsi le jeu des acteurs. Le casting est en effet très bon, Salah Ben Salah, incarnant le personnage principal (Mikhi) porte en lui une certaine nonchalance agaçante qui déteint sur la caméra et donne l’impression d’une certaine « 1ère personne délocalisée ». Le rôle de Mikhi est complexe, il est le parfait antihéros, lent et passif. Néanmoins, Hicham Lasri vous pousse dans sa peau et vous transforme en spectateur impuissant de la fin d’une ère. Le tout dans une ambiance étouffante et pesante : les éternelles gouttes de sueur perlant sur le front de Mikhi mêlées à la fumée brûlante des saisies de cannabis et à la poussière des centrales désaffectées. Une immersion superbement exécutée.

Si le jeu des acteurs reste globalement bon, le film aurait été inconcevable sans la prestation de Sam Kanater dans le rôle du « Pitbull du Makhzen ». Sa prestation flirte en effet avec l’excellence. Sam Kanater vous donnera une claque de par sa présence, son regard ou même le son de sa voix. Le rôle semble avoir été taillé sur mesure car, plus qu’un personnage, il réussit à incarner une entité toute entière, entité terrifiante et sévère, omniprésente dans ce Maroc. Le commissaire vous touchera et vous fera frissonner à la fois… Là encore le malaise se fait ressentir, les seuls moments de bonheur qu’il vivra avec une femme malheureuse et résignée ne feront que vous crisper encore plus. L’évolution du personnage reflète l’évolution du Maroc exposé : la lente agonie d’un homme qui, pris de folie, se débat encore et encore.

 

 

Vous l’aurez compris, il faut avoir un cœur solide pour espérer ne pas sortir confus et mal à l’aise  de ce film. Toutefois , le film n’est pas parfait. S’étant très largement concentré sur la technique, Hicham Lasri semble avoir quelque peu négligé le scénario, provoquant ainsi une baisse de rythme notable. Ceci à  tel point qu’arrivé au milieu du film, exténué, j’étais tenté par un entracte forcé, chose qui ne m’arrive que pour un film excédant les deux heures quarante. De plus, comme dit précédemment, le film est loin de la comédie cucul la praline à la Hugh Grant. Si vous voulez en tirer le maximum, le film est une lecture, un véritable exercice intellectuel de par son hermétisme. Aussi, d’autres y verront peut être une vaine tentative d’esquisser un film d’auteur. Le fait est que,  contrairement aux scénarios « bateaux » et intellectuellement anesthésiants du voyageur clandestin ou du campagnard face à la Ville constituant habituellement un certain « cinéma » marocain, The End ne laissera personne indifférent. Enfin, il constitue probablement, à l’instar d’autres réalisations telles que Courte Vie de Adil Fadili, une ouverture sur le cinéma marocain de demain.

Note : 4/5  The End vous fera voyager dans un Maroc d’hier, dans un laboratoire graphique où les images se succèdent tels des flashs vous plongeant dans une confusion totale, confusion propre à l’onirique. Artisthick vous recommande vivement d’aller voir cette fable d’un nouveau genre.