Soufisme : l’oeil du coeur

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  • lundi 28 novembre 2016 à 16:54 GMT

 

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Alors que les tenants d’un islam ultra-violent et ultra-rigoriste occupent le devant de la scène, le soufisme reste largement méconnu du grand public. Avec pourtant des centaines de millions d’adeptes dans le monde, imprégnant la culture populaire dans de nombreux pays -notamment au Maroc-, il se veut le « coeur » de l’islam, sa voie spirituelle, un chemin initiatique de transformation intérieure où la connaissance de soi conduit à celle de l’autre et à celle de Dieu.

« Dieu est beau et aime la beauté », a dit le prophète Mahomet. N’en déplaise à Daech, pour les soufis, tradition ésotérique de l’islam, l’art sous toutes ses formes est l’expression dans le monde d’en bas de cette beauté du monde divin.

Car pour les soufis, Dieu est à la fois proche et inaccessible. Il est un trésor caché, comme recouvert d’un voile, dont on trouve le signe au coeur de tous les êtres. Guidé par un maître, l’élève soufi veut retrouver cette réalité divine, oublier son ego pour se perdre dans l’amour de Dieu.

Il pourra y parvenir par des exercices spécifiques, comme la classique étude du coran, mais aussi le dhikr (invocations divines), dont bien souvent on ne retient que les transes spectaculaires, qui sont en fait extase par lesquelles on entre en relation avec la transcendance, au-delà de la raison discursive. Ce que les soufis appellent alors la perception intérieure, « l’oeil du cœur ».

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Pour l’anthropologue marocain Faouzi Skali, grand spécialiste du soufisme. « La beauté est l’un des attributs du divin (…), avec comme qualités la bonté, la miséricorde, la protection ».

« Ce sont les signes, les symboles, tout ce qui nous renvoie à cette présence de la beauté absolue et qui se diffracte dans notre monde matériel en une multitude de beautés possibles », analyse-t-il. « La beauté divine, vue par le soufisme, se manifeste ainsi dans l’art, la poésie, la littérature, la musique, l’artisanat, mais aussi la noblesse du comportement. »

Directeur du Festival de la culture soufie de Fès, où il a dirigé pendant vingt ans le célèbre Festival des musiques sacrées, M. Skali, auteur de nombreux ouvrages de référence sur le sujet, est lui-même soufi et adepte de l’une des plus grandes confréries du pays, la Bouchichya.

Sacrilèges pour les salafistes, les chants (samaa) et les danses (hadra) sont au coeur de la voie soufie, pour accéder à un état supérieur et cheminer vers Dieu, comme la célèbre danse giratoire des « derviches tourneurs », disciples du grand poète soufi Djalal al-Din Roumi.

 

« Dans les veillées soufies, il est aussi important de chanter que d’être à l’écoute de ce chant, d’en avoir la réception intérieure, d’en saisir le sens par l’intuition. C’est une forme de méditation active ».

Le soufisme imprègne toute la création du rappeur français Abd al-Malik, soufi au sein de la Bouchichya, qui chante « le face-à-face des cœurs », célèbre un islam « d’amour » et clame son attachement à la France.

Il est aussi source d’inspiration pour de nombreux artistes, comme l’artiste-peintre franco-marocaine Najia Mehadji, dont les harmonieux plissés blancs ou rouges sur fond noir expriment une beauté sublimée, au-delà du réel.

« J’ai été profondément émue par la danse des derviches tourneurs », raconte Mme Mehadji, qui expose deux toiles au musée Mohammed VI d’art moderne et contemporain de Rabat dans le cadre d’un vaste exposition, inaugurée mercredi, consacrée aux artistes femmes marocaines.

« Mon oeuvre se situe dans la création de force entre le bas et le haut, de symboles en suspension », décrypte-t-elle. C’est la « métaphore d’un rythme, d’une écriture intérieure, d’une lumière sublimée que l’on retrouve dans le soufisme, où la beauté est omniprésente ».

AFP avec Artisthick