Soufi mon amour, le livre pluriel

  • Livre 
  • lundi 15 décembre 2014 à 15:01 GMT

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Primo, pour faire ‘’tendance’’, disons que ‘’ceci n’est pas un harlequin ’’. Revenez donc par ici,  cowboys endurcis,  blasés incorrigibles de tous genres, qui détalent dès que la plus infime nuance d’amour se fait sentir dans l’air. Votre virilité n’a rien à craindre de cette œuvre, et l’insipide récit d’une flamme concupiscente à la Tristan et Iseut n’y a pas de quartier, ou presque.

Si votre premier contact fût avec la version arabe de cet écrit, peut-être qu’il est déjà trop tard pour vous récupérer, le terme  » عشق’’ contenu dans le titre* étant des plus inhibants par la force de sa charge amoureuse. Le premier mot du titre  »Soufi », aurait dû vous orienter. Il s’agit ici de l’amour soufi, l’amour de Dieu, de son prochain, l’Amour plus grand et plus noble que la variante plus terrestre, plus charnelle.

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Ella est une New-yorkaise que la vie a choyée. Elle vit l’American dream, version matérielle, avec tout son pompeux et sa futilité. Elle a tous les dehors de la félicité mais n’est pas heureuse, comme quoi richesse et bonheur ne s’emboîtent pas toujours.  Dans sa quête d’un remède à son mal-être, elle tombe sur Doux Blasphème, un livre qui lui fera l’effet d’un voyage initiatique dans l’amour soufi mais aussi dans son propre moi meurtri.

Doux blasphème, ce livre dans le livre, est une énumération de 40 règles censées éclairer le chemin des pélerins de l’Amour , avec pour accessoire le récit d’une communion entre deux pôles : Shams  le derviche et Rûmi l’érudit, aux antipodes d’une même foi islamique : l’un rebelle impopulaire, critique d’une société accoutrée de piété, l’autre prédicateur vénéré, monolithiste rigide auquel il fallait désaprendre pour réapprendre.  Les coulisses et les péripéties de cette rencontre, ainsi que l’amour-amitié qui naîtra entre les deux hommes serviront d’alinéa pour une panoplie de leçons, outre celles énoncées en clair et en italique.

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Par la fractalité de sa structure, un peu à la Inception, avec plusieurs histoires dans l’histoire, Soufi mon amour explore cette dimension « six degré-énne » de notre existence : notre égocentrisme inné alors que nous ne sommes que  satellites dans l’orbite d’autres égocentres, des personnages secondaires dans d’autres vies. Le récit évolue au gré du  point de vues narratif, tantôt interne et tantôt externe,au fil des personnages, des lieux et du temps. Le lecteur, omniscient, voit évoluer cette foultitude d’énergumènes, chacun selon sa foi, ses  normes, ses repères, ses interdits… En donnant une voix à ces personnages « périphériques », on transmet un message de paix: Accepter, écouter l’autre avant de le juger sur le peu qu’on connaît,  faudrait-il ce faire. Le vertueux, le dévergondé, le petit, le grand, le prédicateur, la catin,… tous, humanisés, ont droit à la parole et à la compréhension. A l’encontre de tout extrêmisme, si ce n’est celui de l’amour de l’Homme quoique ses défauts, on apprend qu’il faut aimer le mendiant quoique la laideur de ses haillons, aimer la catin quoique la perversion de son métier, aimer le mécréant quoique la différence de sa croyance. Shams, le coeur sur les lèvres et la main à l’oeuvre, est le prophète d’une foi plurielle, qui va à l’essence plutôt qu’à l’apparat, qui pacifie au lieu d’attiser, qui égalise au lieu de ségréguer, qui va au délà de la tolérance pour prêcher l’amour unanime de toutes les créatures de Dieu sans différenciation aucune. L’érudit y descend de son olympe pour embrasser « la plèbe »  impie, et apprendre qu’il n’a de savoir que ce que la vie lui a prodigué, qu’il apprendrait beaucoup à jeter ses stigmates, laisser place à l’intellect et au questionnement, et surtout rendre l’Islam à l’Islam : un message de paix, d’union et de compréhension. Le mendiant, l’ivrogne, la putain, le mécréant…tous les rejetons de la société instigatrice quoique sa profonde schizophrénie, y retrouvent leur place et leur dignité.

Mais si Shams est un prophète,  nous savons tous le sort qu’on réserve aux prophètes…Un peu plus et  vous n’auriez plus à lire le livre, et ce serait désolant. Et non, je ne listerai pas ici les 40 règles du livre. Alors , adeptes de la passion contemporaine du prêt à consommer et de la fast-info, allez voir ailleurs, prenez le livre et lisez : le chemin est souvent meilleur que la destination.