Sélection littéraire estivale #5

  • Livre 
  • lundi 15 août 2011 à 03:50 GMT

Pour cette chronique d’été, j’ai décidé encore une fois de ne retenir que ma toute dernière lecture de ma petite bibliothèque : Le Livre Imprévu ou la nostalgie futuriste incarnée en Laâbi.
N’en déplaise à ceux qui voient en ce gaillard, un simple poète fou de mots, plombé et aminci par la lourdeur de quelques années de plomb. Je continuerai à parler de ce pigeon de la liberté et de la littérature nationale, dont l’envol s’est vu alourdir puis encombrer par de sombres épisodes carcéraux. Périodes après lesquelles, ou même durant lesquelles ne tardera pas à jaillir un vieux loup des mers carcérales, comme il tend à s’appeler. Un revanchard avec pour arme sa plume et ses proses qui ne sauront épargner les bourreaux tortionnaires à l’allure de tyran.

Pour ce livre, l’auteur ne feint pas et ne déçoit aucunement, en nous exécutant une belle prouesse, un coup de maître pour nous surgir de là où on s’attendait le moins A peu près comme l’indiquera le titre de son ouvrage (Le livre imprévu). Au début, il tend à prendre la forme d’un journal intime, puis il évolue pour pousser l’auteur à nous crier ces mots qui sont venus pour faire acte de présence en chaque singulière journée, et ne laisser à Laâbi d’autre choix que celui de les étendre sur une feuille entre quelques gribouillages, et ainsi devenir par la suite un bac de souvenirs qui se métamorphosera en un cruel voyage dans l’espace et dans le temps. Un voyage et une entreprise qui figera les cris, les convictions, les pleurs et les sourires de cet oiseau national de la liberté qu’est Abdelatif Laâbi. Il laissera les mots, les souvenirs, les vagues réminiscences d’une enfance aveuglée par quelques bases de l’archaïsme. Il laissera ces petites bribes de son identité qui ont fini par le forger, afin qu’ils puissent à leur aise prendre emprise sur son avenir, et son talent d’écrivain.

Tout cela contribuera à nous livrer un récit sous forme de textes indépendants des uns des autres, des textes relatant quelques parcelles de souvenirs d’une enfance à Fès -sa ville natale-, de sa toute première découverte de la littérature et de la magie des mots, du sens critique qu’il développera par la suite, de ses premiers combats, de ses premières manifestations, ainsi que de sa première amourette avec une jeune juive marocaine dans une obscure salle de cinéma. D’où il pourra déboucher sans vergogne et sans tabous, sur la vaste problématique des juives du Maroc, de leur culture qui est aussi la nôtre, de nos similitudes et nos divergences. Il rappellera que cette union et Andalousie judéo-marocaine aurait grandement pu servir à la crise palestinienne et au conflit actuel. Comme à son habitude, il nous délivrera le récit de sa vie quotidienne en prison, en nous confiant au passage quelques anecdotes inédites et quelques techniques d’organisations au sein même de leur milieu carcéral, en compagnie de ses camarades de combat.
Fidèle compagnon et ami qu’il est, il n’oubliera pas de rendre hommage à de grands hommes à l’image d’un Mahmoud Darwich, dont la disparition l’a pu vider, d’un autre Mohamed Khaire-dinne, d’un Kateb Yacine, d’un Abraham Serfaty ou même d’un légendaire Driss Chraibi.

Extrait : Concernant l’exode des juifs marocains vers Israël :

« Ce n’est pas aujourd’hui que je réfléchis à ce cataclysme qui a vu une partie d’un peuple se détacher brusquement de l’autre après plus de deux millénaires de vie commune. Je ne reviendrai pas sur les enjeux politiques et religieux de l’exode, son scénario cynique, les trafics sordides auxquels il a donné lieu. Il y a là-dessus, pour m’en dispenser, de sérieuses études. Ce que je retiens, c’est la vacuité qu’une telle fêlure a occasionnée dans la mémoire collective, le corps social et culturel du pays. Pour moi, elle s’apparente à une amputation et à la sensation bien connue chez les grands amputés de l’absence-présence de la partie qu’on leur a retirée. A des signes divers, je pense que le pays ne s’est pas encore relevé de cette saignée. »


Abdelatif Laâbi soulève encore une fois,  avec ses souvenirs, avec ses blessures et avec les entailles qu’ont pu lui causer des décisions tyranniques, des problèmes d’actualités ainsi que l’outrageante difficulté à rompre avec le passé, à aller de l’avant et à opter vraisemblablement pour le Modernisme.
Résultat des courses : Nous sommes livrés en quelques pages aux confidences d’un homme freiné dans son envol, à l’expérience plus au moins incontestable. Celui peut-être qui devrait être au noyau de chaque changement. Nous y marque la capacité de l’auteur à faire fidéliser ses lecteurs, à se comporter avec eux comme s’ils étaient ses propres progénitures; en leur racontant, avec une vue hautaine sur le lointain horizon de l’avenir, les déboires, les expériences et les fastidieuses entreprises que leurs aînées ont pu accomplir et entreprendre dans des climats moroses. J’écris avec ma vie, nous dira-t-il.

« Une année s’est écoulée depuis que j’ai commencé à rédiger cet ouvrage. Cela s’est présenté comme un journal intime se pliant à la chronologie, émaillé de réflexions sur l’écriture, le fleuve du temps, l’état alarmant du monde, les destinées humaines, la mienne y comprise. Mais peu à peu, sans que je l’aie prémédité, il a pris une orientation imprévue à la faveur de mes pérégrinations successives. De tâtonnement en tâtonnement, je me suis mis à revisiter des pans entiers de ma vie avec leur cortège de rencontres, de découvertes et de passions, tout cela en synchronie avec des expériences, des événements, des émotions, vécus au présent et dans le passé le plus proche. Le chamboulement du rapport au temps et à l’espace a conduit à un déplacement du genre de narration où je m’étais engagé initialement. Résultat : un OLNI (objet littéraire non identifié). Et c’est tant mieux ! »


Aux confins de sa mémoire, il fouille pernicieusement pour rajeunir quelques vieux combats, nous les servir dans l’ultime espoir que cela comble notre avidité de changement, de renouveau et de modernisation. Un ouvrage sans complexe, simple, spontané, tel qu’on aurait voulu en avoir dans notre valise, ou au chevet de notre lit. Un livre fraîchement déniché pour vous afin de raccourcir agréablement et utilement votre temps.
Bon Ramadan et bon été !

Le livre imprévu d’Abdellatif Laâbi aux éditions de la Différence.