Quelle place pour la langue Française au Maroc?

  • Etc 
  • samedi 19 mai 2012 à 00:14 GMT

Le débat autour des cahiers de charges des médias publics a -au-delà de sa question centrale- agité d’autres problématiques qu’on n’oserait guère qualifier de secondaires, notamment celle de la langue. Quelques jours après l’introduction du sujet, le débat a presque tourné à l’opposition entre francophones et arabophones. Les islamistes aux affaires étaient alors pointés du doigt, généralement par des partisans de la gauche marocaine, même ceux faisantt partie du gouvernement. On les accusait d’atteinte à la diversité, de manque d’ouverture et d’étroitesse de vision. Quant aux islamistes, ils soupçonnaient le camp des modernistes de vouloir saper l’identité nationale et de bousculer le marocain dans l’un de ses derniers remparts identitaires.  Enfin, les plaidoyers classiques de part et d’autre !

Telles sont les choses aujourd’hui au Maroc. Le français, langue du colonisateur, a ses fervents défenseurs aussi bien que l’arabe, langue solidement ancrée grâce à l’Islam, et grâce  aussi à- ou peut être à cause de – une politique post-coloniale qui a  favorisé la langue dite sacrée et a écrasé le Tamazight. Ce dernier ne manque heureusement pas de s’imposer de nos jours.

Crédit photo: Lamiae Skalli

Du français et de l’identité marocaine

Si une langue considérée étrangère, est défendue avec autant de foi, je me permettrais alors de questionner ce statut de « Langue étrangère ». Un  intervenant à un débat organisé par CAPDEMA* a souligné le fait, ô combien paradoxal, que la Nouvelle Constitution ait été rédigée en français, sans que cette langue y soit reconnue d’une manière ou d’une autre ! La langue française aujourd’hui, reconnaissons-le, est loin d’être un simple idiome venu du nord. Il s’agit presque d’une langue nationale.

Il vous suffira de faire une courte promenade dans une avenue de Rabat ou de Casablanca pour voir, ou plutôt entendre combien de marocains parlent français dans leur quotidien, hors celui professionnel. Si j’essaie dans ce texte, tant bien que mal, de m’exprimer dans l’objectivité, je ne peux toutefois taire ma profonde désolation à la vue de ces parents dont l’apogée des espérances est de voir leurs enfants éduqués en parfaits francophones, ou à ces cafés, restaurants, hôtels ou autres, qui ne prennent aucune peine de mettre sur leurs menus, affiches ou bannières, une traduction arabe de ce qu’ils présentent à leurs clientèles. Ce genre d’agissement donne l’impression que nous sommes un peuple sans patrimoine ni identité,  perdu à se chercher une quelconque affiliation, et c’est peut être ce que nous sommes réellement !

Il s’agit pourtant du Maroc, un pays reposant sur une riche civilisation vieille de plus de 5000 ans, sur une histoire des plus glorieuses, qui fit de lui à plusieurs périodes la principale puissance conquérante de la région. Et quand il n’était pas au rang des conquérants, il fut au moins l’unique forteresse interdite à l’Empire Ottoman. Tout ce passé est essuyé, fui, rejeté par un marocain ou une marocaine qui s’efforce de parler français, en gesticulant avec dédain ! Nous avons atteint un tel point de reniement de notre propre culture, que si vous avez le malheur de commettre une erreur en parlant ou en écrivant en français, vous serez la risée de votre entourage. Mais si par contre vous balbutiez affreusement quelques mots en arabe, on sera votre complaisant, on vous trouvera mignon même !

Crédit photo: Tiago Ribeiro

Ces mots peuvent laisser entendre que je soutiens le repli culturel et identitaire. A Dieu ne plaise ! Cette même histoire dont le Maroc se dresse nous a appris comment ce pays et son peuple ont longtemps été le havre de l’ouverture, dépassant la tolérance vers l’altérité même, envers toutes les communautés, les langues et les religions qui ont cohabité sur cette terre. Seulement, quand l’autre vient piétiner notre identité et brouiller nos repères, la question devient autre. On avance l’argument selon lequel le fait de parler français est synonyme de diversité et d’ouverture, que les marocains en sont admirés ailleurs, vu la beauté de la langue française et son accessibilité limitée au reste du monde. Ceci, est bien vrai. Apprenez autant de langues que vous pourrez, vous n’en serez que plus riche et mieux estimé. Mais si vous ne maitrisez pas d’abord votre langue maternelle, celle dans laquelle vous vous reconnaissez, que ce soit pour vous l’Arabe ou le Tamazight, ou les deux à la fois, toute l’estime est balayée.

Certains de nos concitoyens aujourd’hui pensent que le français fait partie de leur identité et s’y reconnaissent au moins partiellement. Ils n’en sont pas moins marocains, car il a tort celui qui croit distribuer l’attribut de « marocanité » , en fonction de la langue parlée ou tout autre critère. Quelle que soit la position adoptée vis-à-vis de ce sujet, il faut bien garder en tête que chacun forge ses repères selon le milieu dans lequel il a grandi, son éducation et le référentiel culturel de son entourage. Après tout, qui d’entre nous, surtout la jeune génération, arrive aujourd’hui à s’exprimer sans que quelques mots français ne se glissent dans ses phrases ?

Crédit Photo : « Racidoukoum Ghayrkafi »

Toutefois, il faut savoir qu’en dehors de l’axe central du Maroc, le français n’a pas la place de choix qu’on le croit occuper. Dans certaines régions, majoritairement rurales, vous exprimer en français ne vous aidera pas du tout à communiquer avec vos interlocuteurs, ou risquera même de vous coller des préjugés ou des étiquettes pas tout à fait agréables !

La langue française, des avantages également

Il est populiste et réconfortant le discours pour la réduction de l’espace occupé par la langue française au Maroc. Langue de l’élite, elle est devenue l’un des principaux instruments de stratification de la société. Mais en adoptant l’approche populaire, il ne faut pas oublier que le français est ce qui nous permet aujourd’hui d’accompagner, même en chancelant, l’évolution scientifique, technologique et les avancées de la recherche dans tous les domaines. L’adoption de la langue de Shakespeare nous aurait certes permis des accès bien meilleurs, mais « peu » vaut mieux que « rien ». Car dans ce sens, la langue arabe est bien en retard. Les égyptiens étant presque les seuls sur ce chantier, les efforts qu’ils fournissent sont insuffisants pour une mise à jour linguistique devant les énormes nouveautés qui surviennent quotidiennement. Ainsi, proposer à un jeune marocain aujourd’hui d’étudier la médecine ou le management en arabe relève complètement de l’absurde.

Mini bibliothèque à Riad Dar El Bali – Fès. Par « Racidoukoum Ghayrkafi »

Le français, c’est aussi ce qui a ouvert la voie à nos femmes et hommes de lettres, et a fait parvenir leurs écrits au nord de la méditerranée, parfois même au-delà. Il serait de mauvaise foi, ce marocain qui prétendrait ne pas être fier des noms comme Driss Chraibi, Abdellatif Laabi, Mohammed Leftah, Mohammed Khaïr-Eddine ou Fatima Mernissi, pour ne citer que ceux-là. Les travaux de ces créateurs ont moult fois été récompensés au plus haut degré, preuve qu’ils ont manié la langue française à la perfection, et en ont fait le porteur vers l’universalité, d’une pensée brillamment élaborée. De ces écrivains et poètes qui ont dépassé les frontières, le Maroc ne compte pas que des francophones, mais ces derniers ont toujours eu plus de facilité à s’exprimer ailleurs, et à présenter à l’autre le vécu du marocain grâce à leurs plumes. Ils avaient donc indéniablement un avantage vis-à-vis de leurs confrères arabophones.

Abdellatif Laâbi avec (de g. à d.) Fouad Laroui, Tahar Ben Jelloun, Driss Chraïbi, Abdelhak Serhane, Mohammed Berrada, Montpellier, 2004

Réalisme oblige !

En évoquant ce sujet, l’angle identitaire est le premier à s’imposer. Il laisse néanmoins introduire une bonne part de subjectivité, vu le sentiment d’attachement à sa patrie, et normalement à sa culture. Pour être réaliste, il faut reconnaitre que toucher à la place de la langue française au Maroc aurait d’abord et avant tout des implications économiques et géopolitiques, que le pays n’est pas certain de pouvoir assumer.

Notre économie est faible, ceci nous le savons bien. En plus de la part qu’occupe l’agriculture dans notre Produit Intérieur Brut, et de la proportion inquiétante qu’est entrain de prendre le secteur tertiaire, l’économie marocaine est plus que tributaire de l’extérieur. En témoignent notre balance commerciale déficitaire, ainsi que les investissements étrangers au Maroc  dont le retrait signifierait un effondrement économique et social. Il est bien connu que parmi les multiples facteurs incitant les détenteurs de capitaux à investir chez nous, il y a la langue française utilisée dans le milieu économique et administratif. Même si plusieurs multinationales restent fidèles à leurs racines anglophones, le français leur facilite l’échange avec leurs partenaires sur le marché interne. Tout homme raisonnable, ne viendrait donc pas du jour au lendemain réduire l’espace réservé à la langue des colons.  « Nationaliser » la langue du milieu économique passe par conséquent impérativement par l’autonomie de l’économie nationale, et pour cela, Dieu sait combien faudra-t-il attendre !

« Capitaliste », par « Racidoukoum Ghayrkafi »

Sur le plan géopolitique, favoriser telle langue par rapport à telle autre n’est pas un jeu de hasard. Depuis l’indépendance, le Maroc joue à l’équilibre entre l’Arabe et le Français, puisque les deux langues lui confèrent des alliances vitales. La première avec le monde arabe, dont des pays comme l’Arabie Saoudite et les E.A.U, font jusqu’à nos jours preuve de soutien important sur le plan économique. La deuxième avec la France, premier partenaire économique, politique et culturel du Maroc. Toucher à ce privilège conféré au français, peut être synonyme de rupture avec un appui politique et diplomatique dont le Maroc a besoin pour se faire une place, aussi petite soit-elle sur la scène internationale.

Les points évoqués dans cet article suffisent à faire de la question linguistique francophone au Maroc un sujet très complexe. Il faudrait quand même rappeler que ce qui est cité plus haut, ne représente que quelques facettes du problème. Si à ces volets là on ajoutait le front épineux de l’enseignement maladroitement bilingue, la problématique paraitrait impossible à résoudre. Et c’est peut-être ce qu’elle sera pour encore longtemps, puisque jusqu’à aujourd’hui, on ne pressent pas une réelle préoccupation vis-à-vis de cette situation. En attendant, la complexité de la relation qui lie le marocain à la langue française s’amplifie, et plusieurs éléments viennent s’y mêler d’un jour à l’autre. Sous le Protectorat, nous étions à un moyen d’administration, aujourd’hui, nous sommes face à un outil de discrimination dans plusieurs milieux. Et si une réflexion portant une approche globale n’est pas bientôt engagée, les conséquences peuvent être un jour bien regrettables.

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* Pendant la préparation de ce texte, j’ai eu la chance d’être présent à un débat organisé par l’association CAPDEMA, au sujet de la question linguistique au Maroc. Je remercie donc tous les intervenants pour leur échange précieux, qui m’a permis d’enrichir les idées prévues pour cet article.