Partir, ou l’enfer du rêve accompli

  • Livre 
  • jeudi 27 novembre 2014 à 09:23 GMT

Tahar Ben Jelloun — « Partir » est un verbe plus fort qu’« émigrer » ou « s’exiler » : il donne à voir le mouvement, la détermination, laisse même imaginer le non-retour.

Partir. Deux syllabes qui contiennent tant de rêves, l’eldorado, le bonheur. Deux syllabes auxquels les marocains songent, jusqu’à en devenir obsédés.  Deux syllabes qui renferment tant d’illusions. Des illusions pour la plupart brisées.

Bien que paru en 2006, le sujet est toujours d’actualité, maintenant bien plus qu’auparavant, vu que le Maroc devient lui-même terre d’exil.

Dans son roman, Tahar Ben Jelloun relate la vie d’Azz-El-Arab –ou Azel, un jeune tangérois parmi tant d’autres, figure emblématique d’une jeunesse éduquée mais qui n’a de la dorure que l’éclat scintillant de sa jeunesse et de ses rêves interrompus en pleine genèse.  Un lieu où l’histoire et où tous les rêves commencent, le café Hafa à Tanger.  Ce n’est pas pour rien que ses bancs sont disposés en gradins. Un mirador. De là on peut observer, scruter l’horizon où se profile l’Espagne, le théâtre de la liberté, un mirage pour ces milliers de jeunes entassés là à longueur de journée, tuant le temps, fumant du hash et des pipes de kif, se complaisant dans l’oisiveté et rêvassant d’un ailleurs meilleur. Cet ailleurs il est là, juste là, quatorze petits km à la nage. Si proche, et pourtant si loin. Mais pourquoi partir à tout prix ? Fuir ce pays qui ne leur donne rien.  Partir pour revenir. Ou pas.

_MG_7016 como objeto inteligente-1« Partir, quitter cette terre qui ne veut plus de ses enfants, tourner le dos à un pays si beau et revenir un jour, fier et peut-être riche, partir pour sa peau, même en risquant de la perdre… »

Tahar Ben Jelloun décrit douloureusement mais justement ce devenir amer. L’enjeu est grand, le prix conséquent. Ce que paient les jeunes «herragua » est souvent bien plus cher qu’ils ne le pensent. Leurs utopies les dévorent. Azel s’en ira donc. En vendant son âme. Le prix en fut son identité « je suis un arabe qui ne s’aime pas », sa sexualité, qu’il trahît, et enfin sa vie.

Les moyens de partir sont nombreux. Certains inavouables. Du mariage blanc aux passeurs sans scrupules, en passant par des arrangements douteux avec des mécènes homosexuels ou des islamistes. Peu importe le scénario, signer un pacte avec le diable reviendrait à la même chose.

Tahar Ben Jelloun observe et raconte. La vérité brute. Parfois brutale. La misère, la corruption, l’indigence, la répression… Les années 90. Des milliers de marocains, femmes et hommes, pataugent, réclament, s’indignent, et, au bout du compte, se terrent et fomentent, échafaudent des plans tout aussi foireux que miraculeux pour « partir ». Partir, ce verbe est scandé dans les 225 pages de ce roman. Un roman où l’espoir n’a que très peu de place.

Fataliste, réaliste, loin du lyrisme, au fil des pages, Tahar Benjelloun nous laisse entrevoir le devenir de cette jeunesse obstinée à quitter sa terre d’origine dans l’expectative d’une vie meilleure. En vain. L’herbe n’est pas plus verte ailleurs, et combien même elle le serait, l’épreuve n’est pas sans séquelles. Personne n’en sort indemne. Une lueur d’espoir cela dit dans le personnage de Kenza, pour qui l’exil ne fut pas sans tourments, mais qui aura une fin moins dramatique que son frère, Azel.

Migrants africains cherchant l'asile à la frontière Espagnole de Melilia

Migrants africains cherchant l’asile à la frontière Espagnole de Melilia

Le Sud cherche à migrer vers le Nord. Ou vice-versa, il fut un temps. On a tous besoin de partir. Trop de confort ou trop de misère nous y pousse. Au-delà de l’immigration clandestine, l’envie de partir est ancrée au fond de chacun de nous : quand nos pays nous déçoivent, quand « là-bas » semble plus mirobolant qu’ « ici », quand on a envie de changer de condition, de contexte… Une envie singulière, qui pourrait, au fil du temps, quand les rides ont marqué les visages, s’estomper. C’est bien cette jeunesse frustrée qui est obnubilée de partir, non les générations d’anciens, épuisés, las d’avoir vu leurs rêves jugulés. Cette jeunesse, on nous la raconte, particulièrement celle de Tanger, opprimée et désabusée. On nous raconte ses désirs, ses envies et les dangers qu’elle encourt. On nous raconte cette obsession de partir, mieux que n’importe quel fait divers. Les personnages de cette histoire partagent le même sort. Le sort de milliers d’égarés, qui voulant fuir le purgatoire, perdent la vie dans le détroit du Gibraltar. Triste sort. Beaucoup d’entre eux connaîtront l’au-delà sans jamais être au-delà de la méditerranée, qu’ils croyaient à tort être un paradis.

Ce roman ne se veut pas sermonneur ni prédicant, il ne cherche pas à juger ni à discriminer. Ce roman, malgré une fin onirique, ne fait pas dans le mélodrame. Ce roman raconte, décrit, peint une situation dont nous sommes tous témoins de nos jours. Mais que nous préférons taire. Nous ne sommes pas des oiseaux migrateurs. Pour le grand malheur de tous ces kamikazes herraguas qui tentent de voler mais qui y perdent leurs plumes. Voire leurs vies.

Quatorze petits km. Rien que ça. Si proche et pourtant si loin…