Miseria : quand Aicha Ech-chenna devançait les cris de détresse

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  • jeudi 23 mai 2013 à 21:33 GMT

D’une semaine à l’autre, des infos de viols, de crimes liés à la pédophilie ou à l’inceste. On commence presque à s’y habituer, ce qui serait dangereux pour notre conscience collective. La fréquence de ces crimes a-t-elle à ce point connu la hausse? Ou bien est-ce l’effet des réseaux sociaux qui relaient mieux l’information?

En lisant Miseria, on va à la rencontre de la dame qui a côtoyé ces horreurs de très près, il y’a des décennies de cela. Quand notre société, écrasée par les tabous, décidait toujours de se voiler la face devant ces crimes, quand les médias publiques, presque seul vecteur d’information à l’époque, n’accordaient pas d’espace à ce genre de faits, quand le marocain était toujours obnubilé par l’illusion d’une société solidaire et fraternelle, dans laquelle on prétendait que le groupe ne pouvait laisser tomber l’individu, Aicha Ech-chenna vouait son temps et ses efforts à des femmes et à des enfants, jetés à la rue, seuls face à un destin inconnu au début, mais dont la fin est souvent prévisible : la délinquance ou la prostitution. Dans Miseria, publié en 1996, Mme. Ech-chenna met le Maroc devant sa cruauté envers une partie de ses enfants et ses femmes.

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Nul besoin bien sûr de vous présenter Aicha Ech-chenna, ni son parcours, ni ses initiatives. Bravant sa septième décennie, sans baisser les bras, la vie de Mme. Ech-chenna parle d’elle-même. Ici, il est question de présenter Miseria, un livre de témoignage fait d’une vingtaine d’histoires, racontées après avoir été vécues par la militante durant 35 ans – déjà à l’époque – d’activisme pour les droits de la femme et de l’enfant. Préfacé par l’épique Fatima Mernissi, ce livre nous met face à des réalités dont nous prenons conscience à chaque fois qu’un acte ignoble fait surface, mais que nous oublions aussitôt l’évènement éteint, les prenant ainsi pour un simple fait divers.

Des enfants rejetés, d’autres perdus, des petites bonnes maltraitées, des mères célibataires, des bébés abandonnés… autant de victimes qui occupent les pages de Miseria avec leurs histoires. Certaines se terminent dans le bonheur, grâce aux efforts d’individus et d’organisations armés de bonnes volontés. Mais face à la rue, à la société et ses jugements, aux déséquilibres psychologiques des victimes et à leur vulnérabilité émotionnelle, la volonté, des fois, ne suffit pas. Ainsi, certaines histoires ne se sont pas achevées comme l’aurait souhaité Mme. Ech-chenna, ni comme vous le souhaiterez quand vous lirez ce petit livre.

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Avec un récit simple, des phrases très courtes, des petits titres parsemés entre les paragraphes, très courts également, on ne décèle presque pas de style dans le récit. Quel style d’ailleurs ? Quelle importance ? Il est question d’une misère humaine absolue, alors on raconte, peu importe comment. L’essentiel est de livrer ces témoignages aux lecteurs, car quand on crie aux secours, on ne se soucie guère si sa voix est belle !

Une

Et si ce livre en guise d’alarme a été publié en 1996, aujourd’hui, plus de vingt ans après, il est plus qu’indispensable d’arrêter ce cauchemar, qui parmi tant d’autres variables, continue d’éloigner de plus en plus le rêve d’un Maroc juste, équitable, et cette fois pour de vrai, solidaire et fraternel.