L’Oranais, de Lyes Salem, ou le film merveille

Nietzche disait: « Quand on lutte contre des monstres, il faut prendre garde de ne pas devenir monstre soi-même. Si tu plonges longuement ton regard dans l’abîme, l’abîme finit par ancrer son regard en toi. » Ainsi des régimes, totalitaires, colonisateurs, où tout simplement incompétents qu’ils soient. Les combattre est une chose, les remplacer en est une autre : On perd des plumes à entreprendre le premier, on se découvre des griffes à s’essayer au second… C’est séduisant, une révolution, dans son kitsch moderne, les Che en herbe, avec trié, Ray Ban et barbe en broussaille, encore faut-il aller jusqu’au bout, vraiment. Cette abnégation est-elle humaine, déjà ? Risquer sa vie, sacrifier jusqu’à sa famille, et renoncer au butin de guerre intact, une patrie libre, sans prétendre à aucune once de pouvoir. Résister à l’appel de l’égo et du peuple qui vous offrent le règne est-il du ressort de hommes ?. C’est à cette dimension que s’intéresse L’oranais : déchoir les héros de l’olympe où la populace, prompte à s’effacer et avide d’idoles, les a hissés, et les ramener vers les souillures de l’humain. Luxure, gourmandise et orgueil ne sont jamais bien loin…

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Riche de thèmes et de nuances, L’oranais est de ces films que l’on voit plus d’une fois, certains d’y déceler à chaque instance quelque nouvelle beauté cachée. L’Algérie, accablée par le colon, se débat pour lui arracher son indépendance. Ellipse est presque faite sur les péripéties du combat, puisqu’il ne s’agit pas de revisiter le maquis, plutôt de réévaluer les prémices de l’époque postcoloniale : l’Algérie,  libre du joug français, doit écrire son histoire, par les mains de ses libérateurs.  Mais le fusil vaut-il le sceau ? Il y’a, semble-t-il,  loin entre combattre et régir… Dans un ton mi- reprochant mi compréhensif, presque paternel, Lyes Salem, réalisateur et héros de L’oranais, relate un rendez-vous raté avec l’histoire, illustré par le ‘’on aurait pu, wallah on aurait pu…’’ de Jaafar, amer, révélateur, quintessentiel… Hamid, pâtre improvisé, prend les rênes de l‘Algérie que Jaafar a délivré ; il en est perverti, à son plus grand dam et celui de la nation à ses pieds, qui n’aura somme toute fait que changer de bourreaux.

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Entre ce bourgeois , matois et manipulateur avec sa récupération politique, Jaafar le soldat malgré lui et ses bonnes intentions que corrompt son laxisme, Saïd le matador militaire gage de stabilité, Feodor l’étranger charognard qui, chassé par la porte, revient par la fenêtre, et Farid l’exo-intellectuel dont l’intégrité a causé la perte- la révolution ayant mangé ses propres enfants- , toutes les pièces sont là : C’est l’oraison tragique, du peuple aux prises avec les geôliers qu’il a enfantés, qui résonne à l’infini,  renfort aux pessimistes, offrande aux dictateurs… Yasmine et son enfant, Bachir, sont autrement symboliques, un degré plus profond. Elle est L’Algérie, violée et meurtrie par le colon. Il est le reliquat que le français a laissé sur ses talons. Elle est l’identité bafouée, par ce dernier puis ses remplaçants qui en sacrifièrent la pluralité. Il est le peuple égaré, en quête de définition et de repères. Elle est le passé, l’histoire teintée de mensonge, officialisée, théâtralisée, asservie à des fins politiques. Il est le futur, pluriel, chancelant et indécis.

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L’Oranais a été projeté dans le cadre des Jeudis et vendredi du cinéma et des droits de l’homme, rendez-vous déjà incontournable organisé le dernier Jeudi et vendredi de chaque mois par l’ARMCDH*, à Rabat puis Casablanca respectivement. Il revient ce soir au 7ème Art à 18h. C’est un film comme il s’en fait très peu de ce côté-ci de la méditerranée, à ne pas rater. La perfection du jeu des acteurs, la panoplie des sujets abordés, l’émoi qu’il engendre chez les spectateurs, le choix musical bonifié par Amazigh Kateb avec un nouvel opus, et l’originalité de la perspective que le film adopte par rapport à la révolution en font un vrai chef d’œuvre cinématographique. A le résumer, vient en tête Oscar Wilde : ‘‘Les enfants commencent par aimer leurs parents. En grandissant, ils les jugent, quelquefois ils leur pardonnent.’’

La Bande annonce :

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*Armcdh : Association des rencontres méditerranéennes du Cinéma et des droits de l’homme

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