Livre : Confidences à Allah de Saphia Azzeddine

« Tafafilt c’est la mort et pourtant j’y suis née. Je m’appelle Jbara. Il paraît que je suis très belle mais que je ne le sais pas. Ça me fait une belle jambe à moi d’être belle. Je suis pauvre et j’habite dans le trou du cul du monde. Avec mon père, ma mère, mes quatre frères et mes trois sœurs. »


Voilà comment commence ce monologue sincère et exalté, entre Jbara, berbère issue d’un village de l’Atlas marocain et son unique confident, Allah. Sur un ton réprobateur, drôle, innocent, dénué d’emphase, mais toujours incisif elle relate l’oppression, l’agressivité, l’injustice probante. Un récit poignant, un témoignage renversant, qui met à nu nos vérités, nos vices, nos doutes et nous saisit à la gorge.
Ce premier roman de Saphia Azzeddine, auteure et cinéaste marocaine, bouscule, bouleverse et dérange. Dans un style cru et sans fioritures, la jeune auteure ne nous ménage pas et étale les maux de notre société machiste et patriarcale, où la femme n’a toujours pas su/pu trouver sa place, si ce n’est en bas de l’échelle sociale, ou dans la cuisine.

« Je l’aime, ma mère. Enfin, je ne suis pas sûre de l’aimer comme les autres gens aiment. Avec des sentiments et tout. Moi ma mère je l’aime parce qu’elle me fait pitié. Elle baisse toujours les yeux et marmonne dans sa barbe comme une folle. Parfois, elle récite le seul verset coranique qu’elle connaît et parfois elle parle à ses carottes. Elle met des oignons dans tous les plats ma mère, pour pouvoir pleurer en paix. »

Le fond et la forme se complètent : une histoire peu originale pour un texte brut et pourtant si vrai, si fort, si profond dans sa simplicité qu’il vaut tous les prêches. Le fondamentalisme n’y est jamais stigmatisé, juste l’ignorance des uns et l’arrogance des autres. Un véritable cataclysme.
Au fil des pages, Jbara s’indigne, dénonce, se confesse, et raconte sans demi-mesure ses déboires et ses (més-)aventures, au Seul et Unique, en qui elle ne perdra jamais la foi ; alors qu’elle l’a depuis toujours, perdue en l’Homme, père, amant ou ami.

Très vite, on est séduit par cette paysanne, pour qui un Raïbi Jamila vaut tous les sacrifices : « J’aurais tout fait pour ne pas décevoir ma mère, mais le Raïbi Jamila l’a toujours emporté sur tout. Je crois bien que même sur Allah ça l’emportait. Je ne compare pas Allah à un Raïbi, ça n’aurait aucun sens, je dis juste que le Raïbi ça a un bon goût sucré et que Allah jusqu’à présent il me laisse un goût doux-amer… »

Jbara ouvre les jambes plus facilement que son cœur. Et pourtant. Dans un style propre à elle, elle exprime des revendications ancillaires, des réquisitoires sociaux, trahissant ainsi l’iniquité d’une réalité dure et aliénante, d’une communauté qui se complaît dans la médiocrité et l’obscurantisme.

« Une des femmes (américaines), elle appelait son chéri « Babe, Babe ! ». Babe ça veut dire porte chez nous. Donc, elle l’appelait « Porte, Porte ! ». Ça, c’est drôle. Il faut vraiment être une connasse pour appeler son chéri Porte ! »

Elle fuira un inexorable destin de bergère condamnée à finir comme sa mère. Jbara, gamine naïve et mère célibataire, Shérazade, prostituée sublime que tous les émirs du Golfe s’arrachent, puis Khadija, épouse fidèle et soumise d’imam. Une succession de vies dans un seul corps. L’histoire d’une rédemption dites-vous ? Loin de là. Jbara n’a qu’une foi, et elle la gardera tout au long de sa vie. Son seul compagnon sera son Dieu, dont elle est très proche, à sa façon. Elle l’Aime. Et ça, personne n’a eu besoin de le lui apprendre, puisque de toute façon, là d’où elle vient on n’éduque pas les enfants, on ne fait que les bousculer et leur crier dessus.

Peut-on choisir son destin quand on n’a aucune liberté ni le luxe du choix? Alors que les hommes de son village se bornent à répéter des préceptes par arriérisme, suivisme ou simple tradition désuète, sans se pencher sur la Vérité, cette adolescente illettrée et niaise, se pose déjà des questions et remet en cause ce qu’on leur assène inlassablement, eux pauvres ignares. Sans jamais sombrer dans le pathétique ni se poser en victime, Jbara, rebelle et indomptable, nargue et touche plus qu’elle ne fait pitié.

Au-delà de la simple dénonciation, ce roman est une prière. Un plaidoyer sincère en faveur d’une foi moderne, en opposition aux idéologies rétrogrades qui condamnent la femme à la soumission et les miséreux à l’abdication. Jbara, elle, ne capitulera jamais. Elle restera debout, la main sur le coeur, défiant avec une verve inégalable et une foi inébranlable, la misère, le désespoir et la tyrannie des hommes, pour qui l’Islam n’est qu’un prétexte justifiant la subordination des femmes et tous leurs abus.

Saphia Azzeddine, à travers cet ouvrage drôle et captivant, nous balance en pleine figure notre profonde schizophrénie, dans un pays où tout est tabou et où l’hypocrisie est reine.

« Je hais mon voile mais là-dessous je peux pleurer en liberté. Pleurer cette misère à laquelle j’échappe de justesse mais que je côtoie malgré tout. Pleurer cette jeunesse qui me ressemble et qui serait la mienne si le destin ne m’avait portée ailleurs, pleurer ces regards vides qui n’attendent rien. Sauf peut-être qu’un jour vous arriviez à vous mettre à leur place pour comprendre que c’est insoutenable et qu’il faut faire quelque chose. Essayez. Juste une minute. Vous n’y arrivez pas ? Essayez encore. Je vais vous aider. »

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *