“Live fast, die young”, M.I.A et la culture globale du rebelle

« The really left-of-center artists, you really wonder about them. Can the world catch up? Can the culture meet them in the middle? That’s what the adventure is. It doesn’t always happen, but it should and it could. »

 

Vendredi dernier, j’étais sur le site officiel de Maya Arulpragsam pour jeter un premier coup d’œil sur sa toute dernière production. Un hybride de couleurs non complémentaires, d’écritures non harmonisées, de structure mal organisée, d’animations discontinues et de symboles pervertis m’a accueilli. Ni la structure ni l’esthétique de la page  ne ressemblent à ce dont on peut avoir l’habitude. Au fond une énorme vidéo de quelques instants, répétitive et de modeste qualité couvre tout l’onglet. On arrive à peine à identifier un groupe de femmes, dont une, pointe une grande arme, modèle « Kalaschnikov », sur le spectateur.

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Je clique sur « Play » et la vidéo se lance. Je regarde les premières secondes du clip. Une plaine de désert, des dunes éloignées, le spectateur n’aperçoit rien que le souffle silencieux du vent, qui soulève des tourbillons de poussière et de sable. Je vois toujours la silhouette de l’arme à travers le cadre transparent du player qui me rappelle les vidéos de revendications terroristes qu’on voit des fois sur Al-Jazeera. Coupure. Un vieux bus mercedes rouge, une « miatayinwuseb3a », – ceux qu’on voit souvent à la frontière marocaine chargées avec des familles entières et des énormes quantités de valises – qui chemine sur un autoroute. Coupure. Le nom de l’artiste écrit en lettres arabes et en peinture noire sur la façade d’une maison en argile à la moyen-orientale. L’ambiance est posée et tranquille. C’est le silence avant la tempête. Tout d’un coup, la musique se lance. Un tambour propose un rythme intimidant, guerrier, monotone et rapide. Les cordes d’une sitar indienne se rajoutent. D’un seul coup, les autres éléments suivent – la voix psychédélique, claire de Maya alias M.I.A, dans un slang incomparable et une mélodie mystérieuse orientale défigurée, synthétisée par des sons électroniques.

Had a handle on it
My life, I broke it
When I get to where I’m going,
gonna have you saying it

 

« Bad girls » est la toute dernière œuvre musicale de l’artiste, née à Londres et d’origine hindoue et tamoul. Elle a grandi à Jaffna, une ville située au Sri Lanka et a vécu son enfance entre guerre civile et pauvreté. Plus tard à Londres entre marginalisation sociale, insultes racistes et conflits identitaires. Sa musique réconcilie des éléments divers de grime, de hip-hop, de regga et de dancehall, et est très loin de l’ordinaire. Ses vidéos sont souvent tournées dans les régions du tiers-monde – au Chennai, à Angola, au Trinidad et au Liberia. Sans aucun respect elle mélange les cultures diverses dans un son urbain et tribal. Rien n’est inapprochable, rien n’est intouchable, tout peut être cité et réapproprié. Ni l’un ni l’autre, la musique de M.I.A est située dans un entre-deux identitaire. Un entrelacement de cultures diverses. Les titres sont composés par une multiplicité de sons trash tronqués et modifiés, répétitifs et cités de plein de sources différentes. Elle ne répond jamais au goût moyen qui ne peut être considéré qu’ennuyeux face à des hybrides musicaux comme « Bucky Don Gun », « Boyz » ou « 1111 ».

M.I.A s’approprie des symboles de cultures défavorisées et marginalisés par l’écho mondial. De faux colliers en plastique, des vieilles BMW 3 au laque dorée, des vêtements d’occasions de toutes les couleurs – collants avec motif léopard, veste des années 70, robes hippies, gallabias arabes et kufiyeh palestinienne. Les rythmes électroniques sont agressifs, chaotiques, déconstructifs, proches de l’anarchie musicale. Les ambiances créées reflètent le danger et l’imprévisibilité quotidienne ainsi que le trouble urbain des immenses slums ouest-africains et asiatiques. Elles reflètent les mœurs des cultures migratoires de diasporas en Europe et en Amérique du nord et le manque de perspective d’une grande partie de sa jeunesse. Les voitures, les bijoux, les vêtements de marque, symboles du statut social, traversent ses clips musicaux, et les rendent en hymne à l’esprit indépendant et à la culture particulière d’une jeunesse mondiale désespérée, perdue dans un monde plus confus que jamais. Une grande partie de cette jeunesse vit chaque jour face au déracinement culturel, aux conflits ethniques, à la pénurie, aux guerres civiles, à la corruption, aux injustices sociales, à la brutalité policière ou au chômage. Leurs perceptions représentent le flair de leur environnement. Anxieux, stressé, éphémère et complexe. Ils ressemblent à des molécules libres dans un fluide très instable, qui est sur ​​le point de s’enflammer.

M.I.A a lancé la culture de ces millions de jeunes défavorisés par la mondialisation et éloignés des grands centres culturels et intellectuels mondiaux isolés, inaccessibles, dans le mainstream de la pop mondiale. Elle s’est mise à représenter et défendre dans sa musique l’autre visage de la mondialisation ; celui des rues sales, des bidonvilles chaotiques, des conflits culturels et des vies perturbées. Ceux qui génèrent des cultures moins propres et moins emphatiques, brusques et non pas parfaites mais plus authentiques et peut-être un peu plus humaines que les grands opéras dans les salles parisiennes extravagantes.

En 50 ans la population de la planète va augmenter de 7 milliards à  plus de 9 milliards et 95% de cette croissance seront probablement dans les régions les plus pauvres du monde. La majorité seront des jeunes qui forment et modifient leurs environnement d’après leurs propres visions plus réelles, terre à terre – loin d’utopies élitistes. Ces jeunes entre Mumbai, São Paulo, Dakar et le Caire qui s’intéressent au mêmes rythmes universels, réguliers et monotones se mêlant avec les bruits de grandes métropoles – immenses parcs d’attractions – et les sons des instrument régionaux.   Ils contribuent à la création de cultures mondiales qui s’opposent aux visions osées des élites d’entente et de prospérité universelle et d’homogénéité culturelle et idéologique mondiale. Partout les mêmes images et formats, les mêmes paroles et contenus. Une culture aéroport de médiocrité qui manque d’imperfection, d’inattendu et d’originalité. Ce sont des jeunes qui ont peu de perspectives éducatives et professionnelles et qui vivent dans l’instant. Que pour le moment. « Live fast, die young » Qui sait ce que va apporter le lendemain.

C’est là où M.I.A se situe, bien à côté de ce centre. Elle essaie dans ses œuvres de représenter la conscience des slumdogs et des outsiders dans toutes leurs facettes, de ceux qui sont infréquentables par la culture du premier monde. Ils portent sur les sujets de la violence politique, l’identité, la pauvreté, la révolution, les stéréotypes sexuels, la guerre et les conditions de la classe ouvrière à Londres qui sont peu orthodoxes. Elle a retravaillé le tigre, symbole du nationalisme tamoul pour thématiser les conflits ethniques au Sri Lanka et dans les cités de la Grande-Bretagne, des années 2000. Elle faisait référence à la PLO, mouvement de libération palestinien et critiquait l’invasion de l’OTAN en Irak. Un visa pour les États-Unis lui fût rejeté, accompagné même par une courte présence sur la liste de la « Homeland Security » américaine. Sa vidéo « Born free » qui date de 2010 est brutale et inquiétante et thématise selon différentes interprétations le pourvoir de l’armée américaine et son attitude envers la violence, la pérennité du génocide et de répressions violentes.

M.I.A est la rebelle de la pop globale, une activiste politique et la conscience de tous les rebelles dans les shantytowns, slums et banlieues du monde. Un enfant de la mondialisation et d’une réalité de plus en plus imprévisible et arbitraire. Elle est une anti-popstar.