Littérature maghrébine : La langue française, notre butin de guerre ?

  • Livre 
  • mercredi 3 décembre 2014 à 12:57 GMT

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Née d’abord en Algérie, la littérature maghrébine d’expression française est une littérature née sous le joug de la peur. C’est la littérature de l’autre, du colon, de l’ennemi. Toutefois, L’intelligentsia, une fois la dernière grande révolte armée laminée, accepte une gageure, celle de l’assimilation.

S’approprier la langue de cet autre qu’on veut voir partir n’est pas signe d’abdication. C’est, semble-t-il alors, une nouvelle forme de lutte anticolonialiste, la lettrée. C’est une arme redoutable au service de la libération nationale puisque c’est le moyen d’atteindre l’opinion publique du pays colonisateur lui-même. D’autant plus que l’imposition du français comme langue de la justice, de l’enseignement et de l’administration, rend indispensable la maîtrise de cette langue au statut plus hégémonique que jamais.

Cependant, le roman maghrébin de l’époque est difficile à appréhender car il faut le dire, son caractère colonial peut donner l’impression d’allégeance, preuve de la réussite de cette « mission civilisatrice » de la France. Entre deux eaux, le lettré s’approprie aux yeux de ses compatriotes non seulement la langue mais également – surtout ? – les représentations du monde qu’elle induit.

C’est un vendu aux yeux des uns, un simple intellectuel aux yeux des autres. Kateb, pour l’exemple, y trouvait une conquête enrichissante, cette langue était son « butin de guerre ». Le caractère contradictoire et fourbe de l’institution coloniale se manifeste, en somme, dans les origines même de la littérature maghrébine d’expression française.

La possibilité de faire un usage propre d’un matériau nouveau se heurte à l’assimilation idéologique, à une infidélité supposée aux siens.

Ce n’est qu’aux alentours des années 50 que des auteurs maghrébins donnent ses lettres de créance  à l’abâtardie. Haddad, Assia Djebar, Yacine Kateb et bien d’autres, dont un marocain – Ahmed Sefrioui-; donnent à lire de l’indigène plutôt que de l’asservi. L’expropriation n’est plus de mise. Si ce n’est que ces romans ne sont la plupart du temps, dans le fond, que des témoignages, une documentation fournie (rébarbative?) sur les petites gens. Ce sont des faits, des descriptions à n’en plus finir. Somme toute, la dimension littéraire même est suspecte, il y a donc bien insidieusement une certaine forme de paternalisme littéraire. L’écrivain maghrébin, de fait que cette langue n’est pas la « sienne » – si tant est qu’on assimile les langues aux appartenances – ne se permet pas de se livrer librement à l’exercice littéraire.

Abdellatif Laâbi 2 gàd Fouad Laroui, TBJ, DC,abdelhak serhane, berradada moohammed, montptellier 2004

Il est cantonné à ce qu’il y a de moins passionnant en littérature : le récit épuré de la vérité. 

Le soleil des indépendances s’étant levé sur le Maghreb, l’héritage linguistique est alors géré différemment. En effet, la nouvelle génération est toute d’audace faite, elle se montre particulièrement féroce et critique à l’égard des aînés. Notre littérature reste toutefois fortement estampillée; l’intensité de la production littéraire est consécutive à celle des tensions politiques. Il n’y a qu’à citer 1965, l’année de la prise du pouvoir en Algérie par le Colonel Boumédiène, d’une très forte répression au Maroc et de l’enlèvement de Mehdi Ben Barka, chef de l’opposition, devant la brasserie Lipp, boulevard Saint-germain. Année d’une grande faconde.

Nous sommes déjà en mai 68. Un vent de fronde souffle sur l’Europe et entraîne, partant, l’intelligentsia du Maghreb. La revue marocaine Souffles s’en fait l’écho. Les années 70 enregistrent la consécration de nouveaux noms : Farès et Boudjedra en Algérie, Khaïr Eddine, Benjelloun et Lâabi au Maroc, Meddeb en Tunisie…

Les années 70 sont celles de l’arrogance avec un Boudjedra déchainé,un Lâabi supplicié, un Khair Eddine haut en couleurs à l’écriture éruptive pour qui le roi est alors « un grand singe régnant » pour ne pas en citer d’autres.

Mais le point nodal de la problématique littéraire est ce statut politique, cette corvée informative qui empêche l’écrivain d’exister en tant que tel, en dehors du contexte politique. La seule raison crédible pour le peuple maghrébin de l’existence même d’une littérature d’expression française était alors de servir la patrie, sinon rien. Pourquoi user de la langue de ses tortionnaires si ce n’est comme contre-attaque, à moins, bien sûr, de verser dans la forfaiture ? Il n’y a effectivement aucune raison apparente.

C’est bien là qu’affleure une méprise de taille dans la représentation même de la littérature. Là est un exercice qui n’aura jamais pour but d’être utile aux masses ; les livres ne sont ni plus ni moins que des individualités d’encre et de papier.

On se raconte. Et, ce faisant, il arrive parfois qu’on se retrouve à raconter l’histoire d’un peuple, les pénitences d’une minorité, les anxiétés d’une génération. Mais dans le contexte de l’époque, sous peine d’être la cible d’allégations de déloyauté, l’écrivain maghrébin se voit contraint d’être constamment sur le branle-bas de combat ou alors de conter sagement le petit orientalisme. Sortir des sentiers battus et prendre des libertés n’est pas toléré pour des raisons tribales.

Mais cette langue qu’on élève au rang de boite de pandore, n’est-elle pas au final qu’un moyen tout bête de donner de la voix dans ce qui n’est que le récit de l’intimité ? Comment parler de soi si ce n’est dans la langue qu’on affectionne ? Mais surtout, comment imputer à crime une simple préférence ?

On l’aura compris, le statut ambiguë du français lui vient de ce passé colonial peu glorieux. Mais, au maroc, cela vient également d’un statut jamais clairement défini. En effet, la Charte nationale d’éducation et de formation, promulguée en 1999, ne dit pas explicitement mais ne fait que sous-entendre que le français est la première langue étrangère du pays.

Est-ce un conflit sociolinguistique larvé entre « technocrates » francophiles et élites arabes passéistes ? Une blessure identitaire dont il convient de se débarrasser? Le symbole d’un prestige social? Autant de questions qui restent en suspens et auxquels chacun de nous apporte une réponse. La mienne est toute simple, le français est une langue, pas une identité.

Pour en revenir à la problématique littéraire, le maghrébin ne sait pas se raconter parce qu’il est rompu à un tout autre exercice ; celui de raconter des histoires autre que siennes, parce que pardi, c’est la langue des autres et donc l’histoire des autres !

Posons-nous une question arrogante. Nous sommes-nous jamais sentis libres de faire de la littérature? Pas de la provocation, pas de l’opposition, pas de ces descriptions à en faire bailler un comateux, pas de ces récits « progressistes » qui racontent la débauche sous couvert de dépeindre une vérité sociétale. Non, juste de la littérature? Posez-vous la question, légitime cette fois, de savoir si la littérature de nos pays dépeint le polychrome de nos identités et non le caricatural de nos complexes.

La littérature est humanisme et le maghrébin n’a pas à se soucier de sa personne, de ses ressentis, il se contente de se noyer chaque jour un peu plus dans les petitesses du quotidien. On le lui apprend. Il n’a pas le temps de se raconter, ni, souvent, les moyens. Et quand bien même il en aurait la possibilité, l’envie lui manquerait. Les commérages, les malveillants récits d’antichambre remplacent ce qui aurait du être notre littérature.

Cette martyre qui agonise de n’avoir jamais été qu’une arme de provocation et elle continue – très faiblement et mal – sur cette lancée ; car finis les temps glorieux de la libération, du peule, de la chair rose et du sang carmin. Cherchez maghrébins d’autres excuses derrière lesquels vous barricader, fourvoyons-nous, fourrageons encore et toujours dans nos traditions, exposons encore un peu plus l’impersonnel.

D’ailleurs qu’est-ce-que la littérature maghrébine aujourd’hui? Demandez au premier Marocain de vous citer un seul écrivain contemporain, il vous rira au nez. Peut-être est-ce du fait de son ignorance ? Soit, posons la question à ceux qui boycottent Coelho, la réponse sera univoque : « Nous n’avons pas/plus de littérature »

Le couperet tombe, la foule se disperse.