Liberté de la presse: Retour sur l’affaire Yabiladi

  • Etc 
  • samedi 20 octobre 2012 à 16:51 GMT

 

Mohamed Ezzouak directeur de publication à Yabiladi.com

L’annonce n’est pas tombée hier, ni le siècle dernier. C’était il y a quelques jours.

Les réponses rapides sont réactionnaires. Dans le feu de l’action, tout le monde fustige. Il n’y a que doigts pointés, mines grises. Chacun prend parti derrière le tambour de guerre. Les premiers ont crié « Pouvoir ! », les seconds « Liberté !». Ils ont chargé leurs fusils, puis les ont déchargés sur quelques cibles notoires. C’était il y a quelques jours, c’était bref mais prolixe. Maintenant que les cartouches sont vides, les munitions finies, cette réponse peut sortir.

Quelques heures après l’annonce, les visiteurs de nos lieux communs ont relayé l’information un peu partout. Il y a eu mauvaise surprise, pour ceux qui croyaient à l’intox. Puis sont venus les badauds après, attirés par ce nouvel assassinat de la liberté de presse. Nombre d’eux ne connaissait pas le site avant. Ce qui était partagé, c’est l’amertume générale qui s’est abattue sur la Confrérie des internautes. Et en cette journée, le compteur de visites du site a probablement atteint son pic, et lorsque l’information a été généralisée, le petit monde des Bloggeurs avec toutes ses divergences, ses conflits, ses clivages, a fait mobilisation générale. Que le soutien soit publiquement annoncé ou exprimé par mail privé, il était omniprésent. Derrière la page noire d’accueil du site concerné, il n’y avait pas de condoléances, mais une grande vitalité.

De l’autre coté : Silence Radio. Rien de plus qu’un communiqué laconique : « Vous serez poursuivi en justice. »

Cette affaire n’a rien d’exceptionnel. Si nous prenons en considération toutes les atteintes à la liberté journalistique. Il y en a assez pour remplir un rapport de l’ONU, encore plus pour que l’auditoire y passe la nuit. Mais comme il y a toujours une première fois : Yabiladi a été le premier site internet à être attaqué.

Dans la genèse des Sites Marocains, dont l’histoire se situe entre l’an X et le 8 Octobre 2012, nous étions une communauté indépendante. Il y avait des règles implicites à respecter, une éthique pour telle page, des recommandations pour telle autre, et la Loi au dessus de tout le monde, pour éviter l’anarchie et punir les délits graves. Chacun savait à quoi s’en tenir, et s’il y avait désaccord entre le lecteur et l’administrateur, libre était le lecteur de quitter les lieux de plein gré, ou d’en être banni s’il dérange. Il y avait autant de clans pour autant d’intérêts. Notre privilège, c’est l’information participative, la liberté de publier, d’extérioriser son avis. Il n’y a pas de pauvres ni de riches, il y a des citoyens qui contribuent à l’épanouissement de la Blogosphère et des sites, sous toute leur pluralité. C’était l’âge d’or du Site Marocain, la néo-agora. Et c’est pour ces raisons que l’audience augmentait sensiblement, les participations également : La suite d’un article, c’est toujours en bas, dans la section commentaires.

Puis il y a eu cette affaire, et les étaux se sont resserrés tout d’un coup. Les anciennes lignes rouges ont été retracées. Il y a eu réaction disproportionnée, et le message était clair : « Voici vos limites, et entre nous, il y a une palissade, avec un cimetière à côté. Quiconque franchit la palissade rejoindra le cimetière collectif ».

Comment favoriser le dialogue dans ces conjectures ?

Dans le meilleur des mondes, les concernés auraient renié s’ils estimaient que le site a tort, ils auraient montré leurs preuves et répondu : « Tout cela n’est que non-sens. Voici la vérité ». Et les suiveurs de l’affaire verront de leurs propres yeux, jugeront les faits. Si mensonge est prouvé, l’avis sera unanime : « Qu’est ce qu’ils nous ont mis, ces rédacteurs là ! ». Le débat serait clos, le site prendrait un râteau, puis serait relégué au folklore des mythomanes et des sycophantes ; Quand un site informatif est pris en flagrant délit de mensonge public, son destin se situe aux oubliettes.

Or, dans une quête de préserver l’opacité, il y a eu exhibition massive d’artillerie lourde : Pas de dialogue, c’est en présence de la justice que nous clorons ce litige. Ce refus de la discussion rationnelle n’arrange personne : L’usage hypertrophié du pouvoir masque l’échec de communication qu’il y a derrière.

Dans une société de défiance comme la nôtre, l’interprétation de « Vérité » relève de l’insu. C’est le caché, l’énigme que personne n’a le droit d’élucider. Cette affaire entérine cette donnée.

Dans une tentative d’éclaircir la situation, Yabiladi ont buté contre « Le Mur de la Honte », caricatural monument de l’opacité. La liberté de presse bafouée, encore une fois, a rejoint le grand abcès gonflé à saturation.

Mais ne sombrons pas dans le négativisme facile, et espérons que cette affaire sera réglée sans dégâts. Le litige n’a pas encore atteint le point de non-retour, le compte à rebours pas encore enclenché, la tragédie pas encore close & étanche. A travers nos espoirs, nos attentes, nous réitérons notre solidarité, et dénonçons cette tentative de bâillonner un portail informatif de qualité.