« L’hôpital » de Ahmed Bouanani : déterrement d’un roman méconnu

  • Livre 
  • mardi 7 mai 2013 à 17:54 GMT

« L’hôpital » de Ahmed Bouanani est un livre étrange. C’est fort probablement le premier qualificatif qui viendra à votre esprit une fois la dernière page tournée. Difficile de parler de littérature marocaine, maghrébine, ou autre adjectif identitaire pour un livre qui insère son auteur dans l’universalité, par le genre de réflexions et les angles de vue, et auquel une diffusion convenable a malheureusement fait défaut. Autrement, il n’y a pas l’ombre d’un doute que ce roman serait à la loge des bijoux de la littérature, et j’exagère à peine. Edité une première fois au début des années 90, méconnu depuis, « l’Hopital », est  aujourd’hui redécouvert, pour ne pas dire découvert par le lectorat marocain dans une nouvelle édition en 2012.

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Dans « L’hôpital », Ahmed Bouanani rompt avec un simplisme littéraire marocain francophone né après l’indépendance et qui survit jusqu’à nos jours avec certains auteurs, pour ne pas citer des noms. Dans ce livre, rassurez-vous, il n’est plus question de confrontation de la tradition à la modernité, ni de prostitution ou d’homosexualité, ni de nostalgie aux villes et ruelles d’antan, ou encore de la ridicule nostalgie des « tagines » et pain au four des bonnes mamans ! Même si cela peut sembler le cas, je ne vise pas à déprécier le travail des auteurs marocains qui s’inscrivent dans cette logique. C’est une sorte de courant qui a fructifié des beautés et connu des gloires, mais il est bien connu que l’abus tue le charme. Et personnellement, j’en avais marre à chaque fois d’ouvrir un roman d’un écrivain marocain, de me retrouver souvent, pas toujours, avec les mêmes histoires et les mêmes thèmes. Au fil des ans, on s’est retrouvé avec une vision très réductrice de la littérature, à laquelle Ahmed Bouanani fait exception avec son roman, écrit, il faut le souligner, à la fin des années 80.

Extrait :

« Je côtoie maintenant la mort tous les jours, c’est pourquoi je ne la crains plus. Je la vois dans les yeux de mes compagnons, habillée elle aussi d’un sordide pyjama bleu, fumant du mauvais tabac, racontant n’importe quoi dans l’attente du crépuscule [….] Elle s’attable avec nous, elle rit quand nous rions, elle partage nos folies, puis elle nous conduit dans nos draps comme on conduit des chenapans qui refusent de dormir tôt. Attend-elle sur le seuil des pavillons que les yeux se ferment et que les corps s’assoupissent dans le noir ? Seuls les agonisants la reconnaissent vraiment quand elle se matérialise »

Pour toutes ces raisons, « L’hôpital » est universel, humain avant tout, même si on peut y voir une parodie, peut être toujours valable, du système marocain à l’époque. En effet, les infirmiers de « L’Hôpital », dont aucun n’a l’honneur d’être un personnage à part entière, sont à l’image des bourreaux pour les patients. Mais ces fonctionnaires, ces gardiens du système en place dans l’enceinte de l’établissement de santé, leur rôle est assez marginal à mon sens que cela empêche de voir en ce roman, au premier plan, une critique voilée.

Extrait

« Je me suis levé pour aller voir mon premier mort. A l’annonce de sa fin, ses compagnons de salle s’étaient mis aussitôt à le détrousser, à se bousculer autour du maigre butin, des babouches usés jusqu’à la corde, quelques mandarines intactes et une tablette de chocolat à peine entamée […], et c’est la bagarre pour le partage du butin et pour laver l’insulte dans des empoignades viriles »

L’auteur/narrateur, fait le récit, décrit, imagine, rêve ou hallucine, le tout à la fois. Il suspend ainsi son roman entre la fiction et la réalité. A cette dernière, un fil très fin le relie. C’est qu’Ahmed Bouanani s’inspire d’un séjour qu’il a effectivement passé dans « l’Hôpital », durant sa jeunesse. Quel hôpital, pour quelle raison, quand exactement, dans quelle ville? Des questions sans réponses, et qui le resteront tout au long du roman, puisque le texte s’extirpe complétement au temps et à l’espace. L’auteur ou le narrateur n’indique nulle part une information qui peut vous permettre de vous situer. Les personnages, aux noms fictifs, tantôt sont présents, tantôt deviennent sujets d’hallucinations pour le narrateur. Même le portail d’entrée, duquel il dit pour entamer le roman « Quand j’avais franchi le grand portail en fer de l’hôpital, je devais être encore vivant », il n’est plus possible de le retrouver par la suite.

Extrait:

« …Et si tu meurs à l’instant la bouche pleine ? _Et bien, a répondu une fois le gargotier bourru, vous disposerez de ma place au paradis pour y installer une épicerie ! _Si ce n’est pas une honte de blasphémer à ton âge ! […] __Moi, il y’a longtemps que je ne tiens plus à me trouver dans votre paradis camphré, je ne veux pas crever d’ennui au milieu d’instituteurs et de sombres théologiens ! …»

A la marge du récit, et des faits, si on peut les nommer ainsi, des interpellations à propos de Dieu, du paradis, de l’enfer et de la mort, avec laquelle les pensionnaires entretiennent une relation à la fois de peur et d’opportunisme.

Ahmed bouanani

Ahmed Bouanani, un homme plutôt connu dans le milieu cinématographique, un peu moins comme poète, a su donner naissance à un roman exceptionnel, tant par son audace que par son énorme imagination. Le regret aujourd’hui est de se délecter de ce livre, en l’absence de son auteur, décédé en 2011, mais surtout méconnu et renié durant son vivant, par une société qui n’est pas très clémente avec ses artistes.