L’être online, l’autre moi

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  • vendredi 17 mai 2013 à 16:37 GMT

Le petit triangle jaune disparaît. Une barre blanche naît, vous êtes  dans le coma, à peine en vie et comme suspendu par des doigts  chancelants au bord du gouffre de l’inexistence. Deux barres blanches, vous existez maintenant, mais seulement comme peut exister un cheval avec de courtes brides, vos mouvements ne sont pas libres. Trois jolies petites barres blanches se dessinent, en crescendo. C’est la résurrection, enfin.  Le moi réel s’efface, avec toutes ses tares, ses peurs, ses incongruités. Apparaît le moi virtuel, l’alter-ego supérieur et parfait, puisque malléable à volonté, façonné de toutes pièces et innocent de toute spontanéité.

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L’individu et la société

Comme l’être de chair et d’os a ses habitudes routinières, l’être virtuel éthéré a aussi son rituel quotidien : il lui faut pleurer feu l’illustre mort du jour qu’il a ignoré de tous temps. Il lui faut aussi s’indigner pour la cause à l’ordre du jour, insulter ceux qu’il juge incompétents, chafouins et ignares, politologue/sociologue et ‘‘ tout-ce-que vous-voulez-logue’’ du haut de ses vingt ans, étayant ses propos par nul autre appui que les titres d’articles lus pour la circonstance, que lui ont servi des médias biaisés à forte vocation commerciale, aussi éloignés de sa personne que les scandales qu’elles débitent.

La liste est longue, de ces tâches inanes et vides de sens, à ceci près qu’elles ont le seul point commun de converger toutes vers la consécration d’une meilleure image de soi chez autrui.  Il n’est par ailleurs besoin d’autre preuve de cette infamie que ces mentions ‘‘ via Iphone 5 ’’ et semblables qui consacrent ce besoin affreusement humain de protubérer, devenu l’un des atouts marketing les plus usités.

 

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Avec cette grandissante culture du paraître et le pullulement des ‘‘égo-mètres’’ , nous muons tous en des Sisyphes :  Sur nos frêles épaules,  nous portons, dans notre illusoire ascension, le monde qui ne manque de dégringoler à chaque fois qu’il nous semble avoir atteint le sommet, parce que notre condition humaine est à jamais avide de plus de reconnaissance, par des pairs de plus en plus prestigieux et étrangers, et que le temps à ceci d’irréversible qu’il dissipe les joies, toutes les joies, dès que leur cause imminente disparaît et que l’on re-sombre dans l’abîme de la plate existence quotidienne, virtuelle ou réelle qu’elle soit.

Le comble, c’est quand on vous octroie volontiers un ‘‘like’’ ou un ‘‘share’’ mais qu’on ne répond pas à votre ‘‘ salam alaikom ’’ dans la rue, quand ‘‘Silate rrahim’’ se fait par des notifications , des likes, des partages, au mieux des messages qui certes donnent un semblant de réconfort et boostent l’égo un instant, mais qui remplacent de plus en plus le contact humain nécessaire à une cohabitation saine ici bas.

Il s’en va donc un effet de substitution et d’annulation auquel il convient de remédier, et ne profiter que de l’enrichissement qu’il apporte, via la démocratisation de l’information rendue possible par le foisonnement des possibilités d’accès  à cette vie 2.0. Vous êtes ‘‘in’’, et l’univers est à vos pieds, à portée d’une lettre, d’une suggestion…

Le cerveau

Certes, il est désormais plus aisé de taire les ‘‘fhamators ’’, mais le revers de la médaille, c’est que dans leur course vertigineuse vers l’optimisation, nos cerveaux ont  abandonné l’habitude de mémoriser et d’analyser. La connaissance demeure circonstancielle, à courte échéance par sa vitesse d’acquisition presque sans répit,  la quantité d’information traitée, et l’omnisciente  conscience qu’elle sera toujours là, dans un serveur quelque part,  une recherche Google plus loin. Paresseux et en mal d’exercice cognitif, le cerveau perd ses forces d’analyse critique : On s’en remet illico aux mains du souverain juge Internet, qui tranche aussi vite que le permet votre connexion. Un sourire triomphant pour le vainqueur du litige, un brin de cogito mort quelque part. Trop expressément mûr, il est voué au trépas car privé de ses racines et de sa sève. Pensée après l’autre à l’abandon, on perd le fil d’Ariane du chemin retour vers un semblant d’autonomie. Exilés ayant brûlé  nos navires aux bords d’une terre étrangère, nous sommes condamnés à nous repaître à jamais de ce que nous jetteront les maîtres de la cité.

Online_by_Smygol

L’information

Mais au-delà de cette dégénérescence encéphalique programmée,  Il s’en suit, de cet excès de savoir, une désinformation dans le trop plein d’information, accentuée jusqu’à sa perte par la multiplicité des sources et des sensibilités et desseins de celles-ci. Autrefois, la vérité pouvait être classiquement unique, puisque soigneusement dictée, manu-militari,  par un seul parti. Elle pouvait être mensongère, mais au moins elle était seule à devoir être démentie. Aujourd’hui, elle est aussi multiple que les supports qui la transportent, et il devient trop fastidieux de s’escrimer à les vérifier toutes. Las par trop ce faire,  on finit par choisir celle qui convient le mieux à notre perception et notre souhait, créée par ceux avec qui nous entretenons le plus d’affinités. C’était une fatalité inexorable, maintenant c’est un réflexe.  Albert Camus ne disait-il pas que, dans son ‘‘souci d’unité ’’, ‘‘ La pensée de l’homme est avant tout sa nostalgie’’ et Pagnol de renchérir ‘‘La faiblesse de notre raison, c’est qu’elle ne sert le plus souvent qu’à justifier nos croyances ’’.  Néanmoins, nous nous acheminons peut être aujourd’hui vers le deuxième volet d’un cycle, puisqu’ un oligopole restreint détient désormais les rênes de cet internet. On a seulement changé de dieu, ou alors les gouvernements, du moins les éclairés d’entre eux,  ont trouvé un moyen plus subtil, par sous-traitance, de conditionner les masses : l’information.  A travers ces recherches personnalisées qui vous mettent d’épaisses œillères aux yeux, qui cachent la révolution égyptienne à certains et la montrent à d’autres au moment même ou le sang coule à flots. Elles n’occultent peut être pas la vérité, elles en coupent l’accès et vous privent du choix en vous inondant de ‘‘ bourrage ’’. Ce faisant, elles ré-instituent le rôle du dictateur qui décrète le vrai, mais usent à cette fin de moyens plus sophistiqués, pacifiques et physiquement moins coercitifs.

la culture

Et dans ce tumulte, le livre, parent pauvre de l’évolution, est en constante évanescence. Jadis compagnon des veillées passionnées et des lumières tamisées, il  brasse aujourd’hui la poussière sur des étagères décoratives, souvenir de générations révolues, offrande aux dieux de l’olympe des façades.  Son abstraction, passé du papier au bit,  l’a avili quand elle devait l’anoblir  . Il est désormais l’esclave des sursauts de conscience des internautes et des latences des réseaux sociaux. On en parle plus qu’on n’en lit, et il en est plus de commérage que de lecture. Par ailleurs, s’il est trivial qu’en d’autres lieux de la culture, celle-ci s’est épanouie en profitant de l’information plus disponible et de la publicité gratuite offerte et ainsi de plus d’impact sur une population plus grande, elle se heurte toujours, balance offre et demande oblige, à l’élitisme inhérent à la fabrique culturelle, du moins dans nos contrées ou celle-ci bégaie encore. De facto, en créant cette   »internetomanie » substitutive, et malgré l’éternelle impuissance de l’écran à reproduire l’émotion de la scène, la culture en fut pervertie quoique semée plus amplement. 

 

S’il serait affreusement injuste de soutenir que l’avènement d’Internet n’a eu que de fâcheuses conséquences sur nos vies, et dans la mesure où il serait insipide  d’énumérer des aspects mélioratifs que tous expérimentent chaque jour, cet article s’est appliqué à souligner les revers de la médaille uniquement, non par partialité, mais par économie. Il est plus impératif, plus urgent de savoir ce qui nous blesse que de sentir ce qui nous embaume.  Il ne préconise pas un retour vers l’âge de pierre, seulement de la lucidité dans nos excès, peut être un usage plus modéré, le retour de l’homme vers l’homme. Mais peut être que cette fatalité les a à jamais éloignés…