Les semaines du film européen #3: A perdre la raison

CAP: Belgique

« Tekber w tensa » *, me disait un ami en sortant de ce film. Rien ne pouvait mieux décrire ce film.  Traumatisant, voilà le terme. Alors que le nœud arrivait à son paroxysme, que la lumière au bout du tunnel commençait à apparaître, que l’on sentait que la délivrance était proche: une trappe s’ouvre sous vos pieds, et vous tombez dans une nauséabonde fosse. Quelques uns en auront des cauchemars, d’autres plaindront deux heures gâchées de leur vie. Il n’y a de beau dans ce film, plat comme la mort, que le charme de la belle Murielle, aussi innocente et frêle qu’une enfant, peut être aussi l’amour qu’elle partage avec Mounir, l’amour en ses débuts, fugace, heureux et plein de rêves, d’illusions. Effectivement, ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants, mais cela s’arrête là. Ils ne vécurent pas heureux jusqu’à la fin des temps.  Voyez-vous, en toute chose, combien noble que soit-elle, il faut de la mesure. L’excès a cela de malsain qu’il pervertit tout, même le plus beau des sentiments. Tolstoi, dans Anna Karénine, disait que « Toute la variété, tout le charme, toute la beauté de la vie ne sont qu’un mélange de lumière et d’ombre ». Dès lors, la règle de la modération doit être souveraine en tout. Il faut aimer, certes, mais il faut aussi laisser de l’espace, car un climat affectif à la lie devient irrespirable.

Le docteur Pinget, père adoptif de Mounir, est le visage de l’Autre de Sartre. Il prend le couple à sa charge et œuvre sans relâche, avec le plus d’amour et d’abnégation possibles,  pour combler leurs moindres désirs, sans rien demander en retour si ce n’est d’exister auprès d’eux. Mais justement, il existe trop, auprès d’eux et ne leur laisse pas de marge, à leur en faire perdre la raison. Même un prisonnier a besoin d’espace vital dans sa cellule. Leur prison, c’est sa bourse et sa bonté qu’il ne ménage pas pour eux et leur progéniture.

C’est une morale, cela est indéniable, mais elle est véhiculée aussi atrocement que cela se puisse faire. De plus, on y remarque une pinte d’insulte envers l’immigré, ce parasite ne cherchant qu’à se marier  pour des papiers et qui n’apporte rien de pratique sauf un amour passif, et dont l’effet culturel est meurtrier. La marocanisation de Murielle par la djellaba qu’elle portera jusqu’à sa perte est trop signifiante pour être anodine et sauve d’insinuations: L’immigré est perçu comme le lest qui tire le tout vers le bas et sème malheur et désarroi là ou il va. Il n’est pas le diable, il est son petit fils. Il a de bonnes intentions, mais son origine le condamne au delà de sa volonté. Ce tiraillement, entre une Belgique précaire et le Maroc, Paradis perdu, envenimera la vie d’une Murielle étouffée par le docteur, trop omnipotent et omniprésent.

Au final, l’aspect « true story » du script n’aura pas eu l’effet escompté, et ne fera qu’horripiler d’avantage un public déçu par un film morne, comme quoi certaines vérités valent mieux tues que dites, leur cru étant plus choquant que révélateur.

En somme, A perdre la raison, est un film auquel on devrait ajouter la mention: « Âmes sensibles s’abstenir » .

Bande Annonce:

http://www.youtube.com/watch?v=uxRVlMkIQtE

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* Tekber w tensa : tu grandiras et tu oublieras.