Les semaines du film européen 2013 #2 The WE and the I

En pauvres ignorants, l’on pourrait croire qu’un évènement tel que la semaine du film européen n’attirerait pas trop de monde. Du moins, pas le « jeune monde commun », qu’on a l’habitude de trouver dans les cafés ou encore les malls, mais plutôt des critiques et quelques cinéphiles par ci par là. Eh bien, détrompez-vous ; mardi 06 mars, le Théâtre MV fourmillait de grands, de petits, de marocains, d’étrangers… un mélange détonnant certes, partageant toutefois le même enthousiasme, les mêmes exclamations joyeuses et les critiques positives une fois dehors. Le long métrage de Michel Gondry (dont on attend L’écume des jours avec impatience et qui nous a déjà séduits par l’incroyable Eternal Sunshine Of The Spotless Mind) a su encore une fois faire passer un message clair et précis à travers The We and the I qui, de prime abord, ne se prend pas au sérieux.

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La première scène  nous présente le seul et unique lieu de tournage du film, un bus comportant des élèves d’un lycée du Bronx vivant leur dernier jour avant les vacances. Du premier coup d’œil,  on suppose que c’est un teen movie comme on en voit beaucoup ces derniers temps, léger, comique, pour passer une bonne heure en compagnie de ses amis. L’on assiste à la première partie, Bullies, qui porte si bien son nom. On nous présente des « brutes » à l’arrière du bus s’attaquant à des élèves qui ne peuvent se défendre, sous l’œil cruel des passagers qui en font la risée générale. Certains agissements nous choquent, d’autres nous font rire, et une bonne partie nous met mal à l’aise, mais on continue à suivre le film des yeux, obnubilés par la crudité des propos, la véracité de ce qui nous est exposé.

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La deuxième partie, Chaos, est bien plus intéressante. Chaque passager relate son histoire, et l’on découvre que sous la couverture de légèreté et de cruauté se cache une multitude de problèmes qui motivent les agissements de chacun. On assiste donc à la rupture d’un couple gay, qui a pour cause un nuage de trahison et de manque de communication qui plane sur lui, une jeune fille obsédée par sa fête d’anniversaire pour diverses raisons, une autre qui voit son supposé ami exposer les raisons d’une disparition qu’elle aurait préféré taire.

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La dernière partie, The I, met en scène Michael, l’un des héros du film, confronté à un moment de vérité qui l’embarrasse mais le pousse surtout à réfléchir, à se remettre en question.

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Comme l’on peut remarquer, les parties qui structurent le film n’ont pas été fortuites. En fait, rien n’est fortuit, dans ce film. En y repensant, le spectateur, au début, survole la surface superficielle que Gondry veut bien lui faire voir, et ce n’est que lorsque ce dernier décide d’explorer une dimension plus profonde que le spectateur s’en rend compte. Les transitions sont effectuées avec une fluidité échappant totalement à l’audience, ce qui ajoute à la beauté et la cohésion du film, l’éloignant d’un style haché et discontinu qu’il aurait pu revêtir. Par ailleurs, Gondry a veillé à choisir de vrais lycéens, une vraie conductrice de bus, casting certes composé d’amateurs mais qui sont beaucoup plus proches de la vie qu’ils « jouent » dans le film, et donc plus susceptibles de s’adapter à leur « rôle ».

« Je pouvais voir des gens dont la personnalité changeait selon qu’ils étaient en groupe ou seuls. Cela me paraissait étrange, alors que chez nous, on se disait sans cesse qu’il fallait être soi-même. »

Ce qui a conduit Gondry à réaliser un film de ce genre est en effet ce constat. Il en avait envie depuis une vingtaine d’années, à la suite d’une expérience très similaire à laquelle on assiste au cours du long métrage. On remarque en effet que moins il y avait de monde, plus les personnalités sont exposées et les secrets, révélés. Les comportements de chacun changeaient aussi. Un ami d’enfance peut donc révéler votre plus noir secret pour faire rire la galerie, à vos dépens. Une fille pouvait traiter un gars de retardé devant ses copines, pour lui filer son numéro de téléphone et même un rencard une fois descendus du bus. Une autre pouvait facilement faire la belle devant le « crush » de son amie juste pour lui faire comprendre qu’elle est bien meilleure qu’elle. La pression des autres peut tout bonnement faire craquer un couple et le pousser à rompre alors que sans cette influence, d’autres alternatives seraient envisageables. En présence des autres, tout change, même les plus profondes relations. Après tout, l’enfer n’est-il pas les autres selon Sartre?

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The We and the I, un film qui capture l’adolescence dans toute sa splendeur mais dans toute son horreur aussi, une adolescence frivole, lunatique, cruelle, incomprise mais surtout avide d’attention. Un film qui nous pousse à remettre en question nos agissements en présence de l’autre. Un film aux dimensions psychologique, sociologique, philosophique, qui a toutefois su tenir une très jeune audience en haleine. Un film qui est allé au delà de mes attentes, et qui m’a vraiment poussé à suivre la semaine du film européen de plus près.