Les Demoiselles de Mohamed Leftah bouleversent : Chronique.

  • Livre 
  • mercredi 16 novembre 2011 à 18:52 GMT

A l’instant où je vous écris, je viens tout juste de finir un joyau de Mohamed Leftah. Plus qu’un bijou, « Demoiselles de Numidie » se veut être un précieux alliage de quintessence d’une humanité arrivée à son bout, et d’un insolent hommage fait à ces Demoiselles dont Leftah parle. Autre trace immaculée du défunt auteur, qui fait actuellement parler de lui.

C’est ainsi que je peux dire, qu’après l’avoir lu d’une seule traite en une nuit blanche, ma pensée du lendemain matin n’était autre que ce roman venait tout juste, en cette lecture nocturne, de détrôner de mon propre panthéon « Chemin des Ordalies » et « L’œil de la nuit », toutes les deux œuvres d’Abdelattif Laâbi. Des ouvrages de la littérature marocaine, que je tendais à décrire comme étant divinement écrits par une plume qui ne rechigne devant l’utilisation d’aucun mot. Une langue qui ne tarit pas et qui va jusqu’au bout de tout ce qu’on a à attendre d’elle, et aussi de ce que toute la littérature peut offrir. En bref, Demoiselles de Numidie a du mérite !

Non, je suis là sans trop exagérer les choses, parce qu’en cette triste histoire qui nous est dévoilée par Leftah, il y a tout d’abord les mots et le style. Des proses, qui pour l’auteur sont sacrées, et dont la bâtisse et les briques que sont les mots se font ciselées de manière convenable et à leur juste valeur. Puis en plus de la crudité du style, nous vient une plume qui tend à chaque page à chavirer vers ce vaste horizon de la poésie, avant de se ressaisir, puis de modeler avec une certaine prodigalité la splendeur inégalable des phrases de Mohamed Leftah. En accompagnant le tout avec entre autres, quelques allusions où l’auteur va jusqu’à citer Tolstoi, Camus ou encore, à diverses reprises, nous parler de poésie anté-islamique et de la Jahiliya. Preuve bien plus que palpable de l’érudition de cet auteur dont las est de rappeler qu’il n’a pu être connu qu’aux derniers moments de sa vie.

« Il y a du Filles et ports d’Europe et encore plus du Jésus la Caille dans ces personnages arabo-berbères, naïfs et troubles, tel ce Zapata justement, viril à l’excès, sodomisant sa protégée, “niquant” un riche touriste danois, avant de “marquer” l’une au couteau, de laisser la police coxer l’autre pour trafic de drogue. Macs justiciers à la façon de Genet, “macs innocemment cruels de mon pays”, constate Leftah à qui il a dû falloir un peu de cran, même si c’est en français et en France, pour évoquer ces sujets sulfureux liés à la sexualité, généralement proscrits par les États musulmans contemporains. »
Jean-Pierre Pérocel Hugoz, Le Monde.


En l’histoire, s’animent des prostituées, reflets nets et clairs des profondeurs de toute société. Des Demoiselles au nom de fleur, tantôt Musc de la nuit (Mesklill), tantôt Rose (Warda), voire peut-être encore Yasmine et ainsi de suite. Sans pour autant aussi oublier, la dureté de leurs maquereaux, ici sous les surnoms de Spartacus et de Zapata. Des « macs » au comportement qui flirte avec l’amour, le désir, la jouissance, pour enfin revenir à la violence, le cérémonial et le tragique de leur propre condition. A l’image de ce Zapata qui forniquera avec un danois, pour fin juste de décrocher le précieux sésame des portes du Paradis Occidental; l’Europe. Des clins d’œil sont faits à chaque page à la conjoncture de notre propre société, comme ces pseudonymes et ces appellations prêts à être collés au premier déviant qui s’égare.

L’originalité du récit ficelé, jusqu’au bout et  jusqu’à sa tragique chute, étonne et bouleverse. On se serait même cru, le temps de quelques instants au beau milieu du Bordel dont il est question. Juxtaposant, un prince de l’orient qui donne à téter à une collégienne, dans un box puant le sperme, la sueur, et l’odeur du sang menstruel.

 

Extrait :

« Si elle eut été au collège, elle aurait crié aux autres filles : « Mon cul est une nectarine, un fruit d’Andalousie, une ville antique maudite par le ciel et embrasée. Je suis la prêtresse des enculées, je suis la Grande Sodome, en moi on se perd, le membre, le rose, la tête, l’âme. Je suis le Grand Trou Noir qui emprisonne, toute lumière, qui vient à le frôler ; dans mon trou, dans ma grotte, comme dans le ventre maternel, on retrouve la chaude matrice dont on a été expulsé, le paradis d’où l’on a été chassé. Je suis la Noire Matrice, la stérile matrice, celle où ne s’épanouit et ne s’épanouira à jamais que la sombre et flamboyante rose du plaisir. » » Mohamed Leftah, Demoiselles de Numidie.

Une œuvre de prédilection pour ceux avides de découvrir et mieux connaître cette gloire de la littérature marocaine qui a écrit toute sa vie pour, comme disais-je, n’être publiée qu’aux toutes dernières années de son vécu.