L’écume des jours : Vian dealeur, Gondry toxico

C’est dans ce club de Jazz, d’où émane une musique marécageuse mais non moins intelligente, qu’un certain Boris fit la rencontre d’un certain Michel. C’est Michel qui fit le premier pas, lui qui était en manque. Plus tôt dans la journée, on lui raconta qu’il pouvait s’approvisionner auprès des vendeurs du coin, des américains. Mais Michel déclina la proposition, il en avait marre de leurs produits ersatz et de leurs relents. Pour un instant, il ressassa la belle époque, celle où il fut consommateur privilégié de quelques substances inédites, dont personne ne voulait, du Human Nature, de La Science des Rêves et autres Eternal Sunshine of the Spotless Mind. Lui, s’en mettait plein les sinus, il se rappela dès lors avoir accédé à des états d’euphorie onirique assez uniques. Et depuis, il lui était difficile de s’en passer, telle était la raison de sa présence dans ce club ce soir-là. Il y rodait ce Boris, « un mec qui vendait de la bonne » lui avait-t-on dit, facilement reconnaissable grâce à son auréole au-dessus de la tête. « C’est toi Boris ? » l’accosta Michel. Sans quoi Boris lui répondit avec son inimitable sens de la répartie « Non t’es en train de parler à la lampe fluocompacte .T’en connais beaucoup des gens avec une auréole au-dessus de la caboche ? ». Michel eut un rictus, il reprit : « On m’a dit que tu faisais dans l’original, je suis intéressé». Sans prononcer un mot, il abandonna un sachet sur le comptoir et disparut au fond d’une trompette piccolo. Michel saisit le sachet, le retourna et découvrit à son dos l’inscription suivante : L’écume des jours.

Boris Vian

Boris Vian

Ainsi naquit ce projet d’adaptation osé ! Ceux et celles qui oseront mettre en doute la véracité de mes propos seront automatiquement traités de mythomanes, d’enflures et d’assassins de bébés koalas, tant qu’à faire ! Oui je prétends détenir la vérité absolue, sous couvert que c’est ma vérité, elle ne peut être qu’absolue. C’est dans cette lignée de pensée que Boris Vian, écrivain aux talents multiples, qu’on a malheureusement encensé qu’à titre posthume, introduit son roman, traitant « l’histoire de vraie, puisque entièrement imaginée ». Vous l’aurez compris, Boris Vian est un être compliqué, un mal aimé de la littérature. Et à l’ère des adaptations cinématographiques, qui voudrait d’un roman jugé inadaptable ? Qui ? Hormis ce bon vieux Michel. Quand les mortels de nos cinéastes ne jurent que par le numérique, Gondry lui, s’agrippe encore à des effets spéciaux analogiques, une sorte de George Méliès des temps modernes, le genre à faire des miracles avec  deux bouts de bois, une demi chaussette et quelques crotte de nez !

Bondissant sur l’occasion, ce bricoleur invétéré a su prendre le projet sous son aile, après tout, le monde créé par Vian était totalement dans ses cordes. De l’absurde et du farfelu, il en avait vu passer entre ses mains (ne serait-ce que ce timbré de Charlie Kaufman) ! Sauf que là, cette patte Gondriesque semble être une arme à double tranchant – ce qui est souvent le cas avec les adaptations- l’univers du livre est tellement proche de celui de l’œuvre du « clippeur » de Björk que l’on pourrait penser que l’écume des jours serait en vérité sorti de la cuisse de Gondry lui-même. C’est ici que ça se gâte. Question : comment démêler le réalisateur de l’auteur ? Réponse : ne démêlez rien, profitez du spectacle que l’on vous offre. Qu’on ait oui ou non lu le roman, personne ne peut rester indifférent à cette histoire surréaliste, personne avec une âme d’enfant et une angoisse post-mortem d’adulte.

Car sous ses airs de poésie, de rêves et de musique de Jazz se cache en réalité un bilan bien plus effrayant, bien plus sombre. Un regard sur une société à la façade idoine, mais dont les tréfonds et les soubassements sont souillés par les maux de la vie (travail, maladie, mort…), souillure qui se reflète dans le film, par un assombrissement puis un rétrécissement du décor : les couleurs vives qui égayaient le début de l’histoire finiront par ternir au fur et à mesure, usure de bonheur oblige. Ne faites pas cette tête-là voyons, vous n’ êtes pas sans savoir qu’à peu près vers la fin, on mourra tous. Mais que cette triste fatalité ne soit pas pour autant un frein à l’imaginaire, une sclérose au plaisir. Je n’ai pas oublié qu’à certains passages, j’ai eu moi aussi envie de tomber amoureux, de danser le biglemoi sur du Duke Ellington, et de laisser mes doigts cavaler sur le pianocktail.

L’écume des jours est un film à voir, un roman à lire et vice versa. Le fait d’en parler est pour moi un acte d’onanisme intellectuel, je vous épargnerai donc le synopsis, ainsi que les descriptions journalistiques toute faites. Par contre, j’appellerai de mes vœux tout le monde, petits, grands, humains, animaux… oui même toi au fond là-bas, avec le début de calvitie, à se ruer dans les salles obscures, le temps d’une évasion éphémère. Vous souhaitant par la même occasion, à toutes et à tous, de périr d’un nénuphar au poumon. Apparemment, Une image vaut mille mots. Sur ce, voici la bande annonce.

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