Le pain nu, la malédiction d’une œuvre

  • Livre 
  • lundi 12 septembre 2011 à 19:31 GMT

Il y a des écrivains qui ont marqué l’histoire de la littérature marocaine en sachant utiliser des moyens peu communs voirprovocateurs. Ils créent des polémiques littéraires en s’acharnant contre les tabous, ce qui les classe indubitablement dans la case des écrivains « maudits ».

Parmi les premiers noms qui vont probablement vous effleurer l’esprit, figure celui de Mohammed Choukri avec son œuvre : Le pain nu. Ma première lecture de cette œuvre date de trois ans déjà, à l’époque où je n’étais encore qu’une jeune gamine au collège, et le moins que l’on puisse dire c’est que le pain nu m’a profondément bouleversée voire dégoûtée. Mais maintenant que j’ai pris le temps de le relire, ma vision a complètement changé sur l’auteur et surtout sur l’œuvre. Choukri nous livre une confession brusque et radicale sur une époque qui a connu famine, violence et misère. Il y expose une enfance marquée par l’analphabétisme mais surtout l’exil puisqu’il a dû quitter sa région natale du Rif pour venir s’installer à Tanger. Tout au long du récit, Mohammed Choukri insiste sur la haine implacable qu’il voue à son père; un père tyrannique et alcoolique qui ne rate pas la moindre occasion pour faire subir à sa femme et ses enfants toutes sortes de violences (physiques et verbales).

Mohamed Choukri au centre

Le pain nu est ainsi le récit d’une errance dans les bas fonds du Maroc, celle d’un garçon abandonné à lui-même avec pour seul but dans la vie: mener un combat au jour le jour pour survivre. Le récit en question est tout sauf un conte de fée. Viendra le jour où Choukri se séparera de sa famille pour mener une vie tumultueuse où il fera la découverte de tous les aspects obscurs et embrouillés de la vie : drogues (kif), alcool, prostitution, homosexualité et même zoophilie. Le tout nous est remis avec crudité absolue, sans fioritures mais d’une authencité émouvante.

Cette œuvre emblématique a connu un destin littéraire bien singulier. Elle fut d’abord publiée en anglais dans une adaptation faite par Paul Bowles en 1973 sous le titre « For bread alone », puis fut traduite en français par un écrivain de poids à l’époque qui n’est autre que Tahar Benjelloun en 1980 pour enfin sortir dans sa version arabe originale en 1982. Dès sa parution, le pain nu fait l’objet d’un énorme succès mais cause un  scandale aussi et suscite un nombre de critiques dans le monde arabe. C’est ainsi qu’en 1983, le roman a été censuré après la décision qu’a dû prendre Driss Basri -le ministre de l’intérieur de l’époque-, radicalement influencé par des Oulémas offensés par tout ce « Mounkar ». Cette œuvre a touché une corde sensible d’une communauté plutôt « conservatrice » en regorgeant de scènes sexuellement explicites avec une crudité poignante qui heurte le tabou et ne peut laisser les lecteurs indifférents. L’œuvre maudite a connue 17 ans de censure où elle circulait uniquement sous un manteau de silence, avant d’être finalement autorisée au Maroc en novembre 2000.

Je ne peux que tirer chapeau bas pour cet écrivain autodidacte qui n’a appris à lire et à écrire qu’à l’âge de 20 ans pour faire de son expérience personnelle un récit de vie chargé de toute sa violence mais surtout de toute sa passion. Résultat final : un chef d’œuvre picaresque qu’on relira longtemps encore. C’est grâce à des écrivains comme Choukri que la littérature marocaine a atteint son sommet et prit une tournure remarquable. Bravo à celui qui a osé à briser tout tabou, bravo Mohammed Choukri.