Le cercle des artistes perdus #5 Cheikh Imam & Ahmed Nejm

  • Musique 
  • mercredi 31 octobre 2012 à 18:09 GMT

Un peuple fait sa révolution, le tyran s’écroule, les chaînes se brisent et les voix se libèrent. Les plus grands parmi ce peuple, seront pour toujours, ceux et celles qui, aux périls de leur vie, se sont dressés face à la tyrannie dans ses temps de gloire, et ont osé dire « Non », advienne que pourra !

De ces hommes précieux, furent Cheikh Imam et Ahmed Nejm. Deux artistes, amis, militants et compagnons de lutte par la parole et la mélodie, pour plus de trente ans. Deux hommes que, malgré quelques querelles au début des années 90, rien ne séparera, sauf la mort toute puissante.

 

Cheikh Imam, de son nom complet « Imam Mohammed Ahmed Issa », est originaire du gouvernorat du Gizeh en Egypte. Né en 1918 dans un milieu très pauvre, atteint d’une ophtalmie à l’âge d’un an, il fût victime de l’ignorance de son entourage, et perdit ainsi la vue pour le restant de ses jours, à cause des mauvais soins qui lui furent donnés. Son enfance, même s’il n’en parlait pas souvent, fût surtout marquée par la violence d’un père autoritaire, et la tendresse d’une mère dont le cœur se froissait à la vue de son enfant, atteint de cécité avant même que l’image d’un ciel bleu ou d’un nuage doucement transporté par le vent ne put s’établir dans son esprit. Comme ce fut la coutume à l’époque, il intégra le « Kouttab » de son village, afin d’apprendre le Coran, chose en laquelle il excella particulièrement, grâce à une mémoire vigoureuse et une oreille attentive. Il grava ainsi petit à petit les premières marches du système éducatif traditionnel.

Une fois adolescent, le chemin que son père lui avait tracé, il ne pût, ni voulu l’embrasser. Surpris à mainte reprises à l’écoute de la radio, il fût expulsé par ses maitres rigoureux, pour qui la radio était une hérésie venue d’occident. Tant mieux pour nous, si un esprit religieux aussi carré  permit la naissance d’un aussi grand artiste !

De son côté Ahmed Fouad Nejm est né en 1929. Avec un peu plus de chance que son compagnon, il vit le jour dans une famille plus stable, puisque son père était un fonctionnaire. Une situation qui ne dura pas longtemps, car avant l’âge de sept ans, Ahmed se retrouva orphelin, et fût donc contraint à un séjour dans un orphelinat. De là, la vie du jeune homme connût mille et un renversements de situation, il exerça tous les métiers possibles pour gagner durement son pain, et il ne connût guère la stabilité.Ceci ne l’empêcha pourtant pas, en autodidacte qu’il était, d’apprendre à lire et à écrire, et de découvrir la magie de la poésie, pour devenir un poète populaire des plus célèbres du monde arabe.

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On dit souvent qu’un destin dur forge les vrais hommes, et que le repos et la bonne disposition sont moins favorables à la naissance des esprits vifs. En tout cas, ceci était vrai pour Cheikh Imam et Ahmed Nejm. Les deux hommes se rencontrèrent en 1962, et entamèrent ainsi leur collaboration. Durant leur carrière, ils ont aussi travaillé avec d’autres poètes ou compositeurs.

1967 fût pour les deux amis, comme pour toute la nation arabe, la marque d’une défaite dure à avaler. La guerre dite de « Juin 1967 », dans laquelle l’Egypte fût humiliée face à Israel, a été un point de changement crucial dans l’orientation du duo. Ils abandonnèrent presque leurs thèmes généraux d’avant, pour se consacrer à une chanson engagée. Au style satirique, ils pointèrent intelligemment les responsables de la défaite, et s’attaquèrent également à la passivité des chefs d’Etat arabes vis-à-vis de la cause palestinienne, à l’époque une plaie fraiche dans le corps de toute une nation.

Leur audace ne fût pas sans dégâts. Ils écopèrent de plus de 10 ans dans les prisons égyptiennes, et  n’en furent relâchés qu’après l’assassinat du président Anouar Sadat en 1981. A la créativité si féconde, durant leurs années de détention, ils n’ont pas arrêté de produire, toujours sur la même ligne de critique, des chansons adressées directement au président Sadat qui était au pouvoir. Les protagonistes des chansons de Ahmed Nejm et de Cheikh Imam, qui accompagnait toujours ses chants par son jeu de luth simple et brillant, n’étaient pas que des nationaux. Le président américain Nixon fut raillé dans une chanson très célèbre « شرفت يا نكسون بابا » (Soyez le bienvenu, Papa Nixon !), comme le fût le président français Giscard D’Estaing ! En révolutionnaires qu’ils étaient, ils n’ont pas oublié non plus de pleurer la mort de Che Guevara, dans leur titre « جيفارا مات » (Guevara est mort). Ce tout, est le témoin d’une conscience politique très animée, faisant cruellement défaut chez une bonne partie des intellectuels et des artistes à deux dollars qui foisonnent de nos jours !

Après leur libération, le duo pût s’illustrer dans plusieurs concerts en Europe, avant que Cheikh Imam ne décide de se retirer en solitude dans sa très modeste demeure en Egypte, pour y mourir discrètement en 1995. Ahmed Nejm, son compagnon qui est toujours parmi nous, regrette aujourd’hui que Imam n’ait pu assister en 2011, au soulèvement de ses compatriotes. Un regret qui ne peut être que plus amer, quand on voit comment les chansons des deux hommes ont été redécouvertes et chantées à tue-tête par les jeunes égyptien à la Place Tahrir.

A 83 ans, Ahmed Nejm est toujours aussi turbulent et audacieux. Se définissant comme un fils du peuple, il a été nommé en 2007 « Ambassadeur des pauvres » par les Nations Unies. Il continue d’écrire ses poèmes virulents envers le système, et multiplie ses critiques aux Frères Musulmans, au pouvoir, dans diverses sorties médiatiques. Ceci, ne passe pas bien sûr sans lui valoir des ennemis, mais le vieillard ne s’en soucie point.