Le cercle des artistes perdus #3 Dahmane El Harrachi

  • Musique 
  • lundi 9 avril 2012 à 20:32 GMT

Si quelques lecteurs, remerciés pour leur réactivité, avaient qualifié le mot « perdus » dans l’intitulé de cette série de portraits, comme une injustice envers les artistes sujets de nos textes.  Celui dont je vous parlerai ici, nous l’avons bel et bien perdu, et il y’a très longtemps même. Si aujourd’hui vous évoquez le nom de Dahmane El Harrachi, ce seront surtout les quinquagénaires et plus qui sauront de qui vous parlez. Celui qu’on appelait le Maître du Chaâbi Algérien est malheureusement inconnu à nos jeunes générations au Maroc, hormis dans quelques régions du nord et de l’orient marocain, en raison de quelque proximité avec nos voisins algériens.

Dahmane El Harrachi est donc algérien. Originaire d’Alger, où il vit le jour un été de l’an 1926. Il grandit ainsi entre les quartiers populaires de Belcourt, Beb El Oued et El Harrach, duquel il tiendra son pseudonyme Dahmane El Harrachi qui suppléera à son vrai nom, Abderrahmane Amrani. Pour les non familiers avec la culture algérienne, ces quartiers sont une sorte de Hay Mohammedi en Algérie, une vraie pépinière de l’art populaire dans toutes ses dimensions.

Quartier Bab El Oued à Alger à l’époque coloniale.

Notre homme était un modèle de l’artiste complet. Auteur-compositeur, musicien et interprète, c’est un autodidacte qui s’est fait une très grande place sur la scène du chant maghrébin. Si je dis que c’est un artiste complet, c’est aussi parce qu’il incarnait le profil de l’homme qui produisait son art et s’en allait, celui qui n’attendait pas de contrepartie, qui chantait et composait pour le faire. La modestie tant louée comme valeur dans les paroles de ses chansons, a été la marque principale de toute une vie partagée entre la France et l’Algérie, en laquelle il mourut en 1980 de manière tragique dans un accident de route.

http://www.youtube.com/watch?v=EArbBpz8YOk

Si vous ne connaissez pas Dahmane El Harrachi, je n’aurais qu’à vous dire qu’il s’agit de l’auteur original de « Ya Rayeh », pour vous aider à identifier de quel calibre est cet artiste. « Ya rayeh », le titre qui a fait la gloire de Rachid Taha quand il l’a repris, et qui s’est converti en une chanson planétaire, est donc l’œuvre de Dahmane. Une œuvre parmi d’autres merveilles dans lesquelles il chantait sa condition et celle de milliers sinon de millions de ses confrères, l’état de l’immigré des années 50 et 60, quand la jeune génération du Maghreb postcolonial découvrait le sentiment ; à l’époque si choquant et douloureux, du déracinement vis-à-vis de la mère patrie.

Version originale de « Ya Rayeh »

L’originalité de Dahmane El Harrachi réside principalement en deux points. D’une part son immense talent et sa maîtrise parfaite de la Mandole et du Banjo, instruments auxquels il s’initia dans ses 16 ans. D’autre part, et c’est surtout cela, les sujets qu’il abordait. A sa voix rocailleuse, héritée peut être de son père qui fut muezzin à Alger, il louait la vertu et sapait le vice de l’homme dans la société, tout en puisant profondément dans le patrimoine populaire algérien et maghrébin, afin d’user de fines métaphores, d’historiettes et de proverbes, transmettant un message à la fois simple et subtile. Si je ne craignais tomber dans l’exagération, je l’aurais qualifié de moraliste ! Écouter les chansons de Dahmane vous donne l’impression d’être à l’écoute d’un homme qui a vécu l’épreuve de la vie en société dans toute sa richesse, qui en a retenu ses plus sages leçons, et qui est là à vous les enseigner avec une mélodie agréable en plus !

Kamal El Harrachi, fils de Dahmane, qui fait revivre le répertoire de son père.

Dahmane a en outre laissé un fils, Kamal El Harrachi, qui essaie aujourd’hui de faire vivre le répertoire de son père. Une tâche difficile quand on s’avise que le père a interprété pas moins de 400 titres, dont il est entièrement l’auteur et le compositeur. Pourtant Kamal El Harrachi y réussit en se faisant doucement un nom entre l’Algérie et la France. Qui d’autre que le fils aurait donc pu rendre hommage au père ? C’est ainsi qu’en 2009, Kamal El Harrachi lança son album « Ghenna Fennou » autrement connu sous le titre « Allah Yer7am El Harrachi », où il est question de relater le parcours de son père et maître dans une chanson fidèle au style de ce dernier.

« Ghenna fennou », hommage à Dahmane El Harrachi par son fils Kamal.

Même si Dahmane tombe de plus en plus dans l’oubli, ceci ne manque pas du tout au fait qu’il reste une figure qui a marqué le chant maghrébin du XXème siècle. Ceux qui savent déguster l’art populaire sauront toujours goûter au délice de ses chansons, transposables à toute époque. C’est un artiste perdu donc, que je vous invite à redécouvrir.

Titres pour découvrir Dahmane El Harrachi :

Ya rayeh – يا الرايح

Oullahi Madrit – ولله مادريت

Saafni Ou Nsaafek – ساعفني و نساعفك

El Oulf Seeib – الولف صعيب

Soubhane Allah rat 3ini – سبحان الله رات عيني) زوج حامات)

El Haraka Ou Soukoune – الحركة و السكون

Hajou Alia Tfakir – هاجو عليا تفاكير

Eddenya Belwjouh – الدنيا بالوجوه

Bahdja Baida – بهجة بيضة

Acheddani Nkhaltou – اشداني نخالطو