La Situation Culturelle au Maroc : I – La Volonté de Déculturation.

  • Arts 
  • samedi 29 décembre 2012 à 19:17 GMT

Il y a quelques semaines de là, nous assistions à la démolition de l’ancienne poste de Safi. En quelques minutes, l’on fit disparaître des années de construction et quelques générations de patrimoine. L’espace est maintenant défriché.

Les atteintes à la mémoire collective s’inscrivent dans une longue tradition. De cette dernière, l’on a pu tirer un marronnier. Nos journaux en font bon usage, entre la section « Actualités sportives » et celle relative aux crimes d’inceste.

De notre patrimoine, nous ne connaissons que les bribes d’histoire figurant sur les brochures touristiques. Nous crûmes avec candeur que la vérité sur notre culture se situait là, et sacralisions cette vision romanesque du Maroc : Nos visiteurs, vouant plus d’admiration au spectacle de la culture qu’à la culture elle même, furent dûment servis. Ce fut le début de la parodie. Nous réduisîmes des millénaires d’histoire à des figures folkloriques figées ; Un musée est ce qui musèle les cris ayant traversé l’histoire.

Roger Vivès – Fiancée berbère

Nous crûmes bien faire. Nous nous laissâmes tenter par l’appel de la modernité : On nous promit de ne plus être indigènes, de ressembler à tout le monde. On nous pria de reléguer au grenier nos croyances frustes, pour ne pas faire margaille dans le grand clan homogénéisé. Nous obéîmes à cette indulgente requête. Notre volonté de modernisation acculturée n’est que le symptôme de notre complexe d’infériorité. Infériorité de l’homme qui possède une identité, vis-à-vis du modernisé, ayant poussé l’indécence jusqu’à tout oublier sur son passé.

Quelques rares esprits débusquèrent la supercherie, jouèrent la carte du métissage. Personne n’y prêta attention, les temps n’étaient pas aux attitudes de profil haut. La métropole passe d’abord, n’est ce pas ? La réminiscence culturelle peut venir après : Léguons ce souci aux philosophes et aux artistes.

L’exhibition d’une tradition que nous concevions comme insignifiante ne suffit pas : Il fallut la renier entièrement. Nous en profitâmes pour mettre en exergue les aspects révolus, archaïques et incompatibles avec les exigences du millénaire. Nous fûmes impitoyables envers la mémoire ancestrale. Et au nom de cette nouvelle maladie du siècle –L’anachronisme- nous nous érigeâmes en juges de l’histoire, nous jouâmes au révisionnisme : Nous accusions nos grands-parents d’arriération, mais ce fut pour mieux justifier notre décadence. Et pour faire deux coups d’une seule pierre, nous coupâmes le cordon ombilical nous reliant au passé. Il fallut éviter toute tentative de résurgence.

Nous couvions notre mépris et haine de soi à l’ombre du regard inquisiteur du passé. Elle grandit, elle mûrit. La haine a toujours besoin d’objet qui la justifiera, c’est son destin. Nous ne pouvions la diriger vers nous-mêmes, car après tout, nous sommes ses géniteurs : On fit endosser à notre culture le poids de nos maux, de notre indigence, et enfin de notre abrutissement. Nous lui attribuâmes nos malheurs, et au creux de cet exposé d’amertume, nous nous adressions à nous-mêmes, à notre État, à notre politique, à notre système éducatif, à notre condition sociale. Nous crûmes tutoyer notre oppression, en désignant notre culture du doigt. Nous nous empêtrions dans nos contradictions ; Le chant des sirènes d’outre-mer monta d’une octave, il fallut vite bâcler la tâche ; Le monde avançait à une vitesse vertigineuse, nous devions rejoindre la course. C’est ainsi que nous arrivâmes à ce point : Nous avançons, cela est indéniable, mais sans savoir d’où ni vers où.

Fantasia au maroc – Roger Vivès

Nous réformâmes donc la définition de la Culture. Nous la pliâmes aux exigences modernes : Cultivé est l’homme qui a fait des Lettres, qui connaît les courants artistiques, qui a grandi avec les poèmes de Rimbaud. Nous réduisîmes l’étendue de la culture, son rayonnement ainsi que ses significations plurielles, pour la considérer comme une éducation mondaine. Nous la vîmes de l’angle apocryphe d’une élite altière, et décidions d’étiqueter ses ramifications profondes sous le nom du Populisme.

Mais Dieu sait que tout n’est pas perdu …