La rentrée littéraire, épiphanies en série

La rentrée littéraire s’affiche et aveugle, seule parmi bien des reprises à enflammer, elle décide non seulement du devenir d’un marché mais également d’âmes en banqueroute. Celles d’écrivains, majoritaires, qui passent à la trappe. Et celles, plus nombreuses encore, de lecteurs assommés par la redondance des simagrées littéraires, de marges énormes, de police d’écriture hypertrophiée, de vide spirituellement rentable. On retrouve, pour l’exemple, une Nothomb avare de littérature, avec un Pétronille tout en bulles, qui met en scène les robinsonnades de sa vie d’ivresse sans émoustiller, agiter, dans cet appareillage dérangeant auquel on avait pris goût et que son  hygiène de l’assassin semblait nous promettre à foison.

La rentrée littéraire, et le truisme en est flagrant, est scindée par le cliquètement des pièces et la braise du mot. Vous retrouverez ici ce qu’on a aimé lire et pourquoi. Cette liste n’est pas plus exhaustive, pas moins bigote et arbitraire qu’une autre, mais elle est glabre de cet aveu : on ne rend justice qu’à quelques rescapés du flot des quelques 607 écrivains qui s’est abattu sur les librairies, il incombe à chacun la témérité de prospecter encore.

Ce roman est férocement humain. Il ne se prive pas d’être caustique, dévoyé ou dérangeant. On sent les fêlures, on sent les âmes qui s’écorchent, les relations qui craquent avant l’heure, les yeux tristes d’avoir vécu des espoirs sans noms. Anna est en perdition, elle a connu la gloire en tant qu’écrivain et la gloire s’en est allée. On l’accompagne alors qu’elle affronte l’excentricité froide de sa mère, le sérieux de sa sœur, médecin, avec laquelle elle a autrefois porté le fardeau de la révolution, du petit communisme. Les stigmates sont là, il faut les assumer. Panser peut être, se faire du mal sûrement. Pour mieux guérir ?

A force d’indemniser, de rentabiliser, de peser et contrebalancer, un assureur va s’intéresser à la valeur de sa vie, estimer les moments qui l’ont fait couard, qui l’ont perdu. Antoine, ledit assureur, la raconte à Léon, son fils, à travers des sommes qui fluctuent au grè de la vie elle-même ; c’est des francs, c’est de l’euro, c’est du 6 chiffres et des centimes. Il y est question des inexorables criards, de figure parentale, d’incapacité à se laisser aller à l’amour, à ses modicités et à ses grandeurs. C’est une farandole de vie, assombrie au fuseau du malheur. En somme, un triptyque poignant, gare à vos tripes.

Du titre oxymorique, on imagine la finance enroulant lascivement sa jambe autour de la taille des passions. On charge une journaliste d’écrire l’autobiographie d’une banquière. On la leste en somme de ce qu’on attribue à une autre ; elle devient ce qu’on appelle un nègre littéraire ou ghost writer en anglais. Au cours de leurs entretiens, Anna, la banquière en question, semble bien plus concernée par son ménage que par la finance, sujet du livre.

C’est le récit d’une femme dégrafant les pétales de son insolence, un bourreau du travail qui, en butte à un foyer au bord de l’implosion, applique la finance à sa vie de famille qu’elle modélise en montage financier, méticuleusement, en spéculations, matrices et évaluation de risques. On goûte le poétique de cette naïve volonté du contrôle. C’est du trading sentimental.

Ce livre est ludique mais tout en véracités. Il est écrit comme aurait pu l’être un manuel de développement personnel, à la deuxième personne du singulier. Le lecteur est assimilé à  un anti-héros excédé par sa pauvreté qui devient un petit rouage du système, de ses corruptions, de ses altérités. Le pays où se déroule la trame de ses petitesses est, sans doute possible, celui, natal, de Mohsin Hamid. Le Pakistan. Où ceux qui ont la mainmise sur les richesses manipulent derrière un verre sans tain. Comme partout.

Livre intimiste, léger, à l’originalité et au ton décapants, il se lit comme on survole nos vies. Avec la légèreté que donne l’humour à ce qui ne fait rire que les comptes en banque. Et pas les nôtres.

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