La Grande Bellezza : Une beauté fellinienne

La grande bellezza a du baroque dans la pellicule ! Pour un instant, j’ai vu Federico renaître de ses cendres et venir hanter Paolo le temps d’un tournage. Qu’il ait souffert le martyre par cette hantise, fondamentalement on s’en fout, à quoi bon exorciser un homme habité par le génie ? Laissons-le se consumer, s’estropier, se mourir. Du moment où notre avidité artistique est assouvie, tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes.

Vous l’aurez compris, Paolo Sorrentino nous a offert là l’une de ses plus belles réalisations. La grande bellezza (La grande beauté pour les non italophones d’entre vous) est un film qui porte bien son nom, relatant l’histoire d’un prénommé Jep, un homme d’âge mûr s’il en est, vivant à Rome ce qui lui reste de sa vie mondaine. Jep fut un écrivain de talent, son seul et unique livre lui avait valu un prix littéraire et une reconnaissance de l’intelligentsia italienne. Sauf que, le personnage incarné par Toni Servillo (magistral au passage) n’a rien écrit depuis, navigant sur une notoriété obsolète, il est resté néanmoins très prisé par la jet-set romaine, qui afflue à chacune de ses soirées, comme le feraient de vieux vautours autour d’une maigre charogne.

Les premières minutes nous le font savoir, Rome est une ville mirifique, du moins esthétiquement. L’on croit deviner à l’image ce syndrome si peu connu, celui de Stendhal. Un touriste japonais s’affale sur le sol subjugué par la beauté des lieux… ou tout simplement éreinté par la chaleur. Sorrentino ne cesse de jouer sur l’ambiguïté, l’air de faire passer un message aux idéalistes de la planète. « Imbéciles ! Entre la poésie et le foutage de gueule il n y a qu’un pas, à vous de choisir votre équipe. Là où vous voyez du mystique, il n y a en réalité que du néant… » . D’ailleurs, le personnage principal nous le dit explicitement, expliquant que Flaubert voulait écrire un livre sur rien, une mission à laquelle il a lamentablement failli. Car au fond, il est difficile de parler du néant. C’est un peu la trame que l’on voit se dessiner, La Grande Bellezza est en vérité un film nihiliste où l’on suit un homme en pleine déchéance, une déchéance dans laquelle il ne s’enfonce pas et de laquelle il ne s’en sort pas non plus. Que je me fasse traiter d’imbécile soit, qui ne l’est pas. Mais qu’on remette en question mon idéalisme, lequel j’ai mis tant d’efforts à bâtir, je dois avouer que ça fait un peu mal. Puis au fur à mesure qu’on regarde, à condition de ne pas détacher ses pupilles dilatées de l’écran, on se rend compte qu’il avait raison le bougre : on commence à cerner Jep, un personnage particulier : misanthrope, cynique, égoïste mais qui suscite néanmoins de la sympathie. Il fait semblant, il joue avec plus ou moins de talent le personnage de sa propre vie, une sorte de mise en abîme identitaire. Le pire, c’est qu’il en a conscience, il aimerait changer, mais quelque part il est trop tard, le train a déjà quitté le quai.

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Rome la nuit, possède des rues d’une beauté incomparable. Elle a aussi en sa possession une société élitiste malade, enchevêtrée dans la décadence et croyant que connaitre l’œuvre de Proust, de Flaubert et celle des drogues dures ferait d’elle une société érudite exceptionnelle.

La Grande Bellezza rend hommage aux vestiges du cinéma Fellinien, une interprétation contemporaine de la Dolce Vita, mais également une analyse et une retranscription moderne de la psychologie des personnages masculins du Maestro, des personnages souvent complexes, troublés et hantés par des souvenirs (féminins pour la plupart), à l’image d’Otto e mezzo en 1963.

Au final, ne vous méprenez pas, Paolo Sorrentino contrairement à ce qui ressort de son film est l’idéaliste par excellence. Lui, il a choisi son camp depuis longtemps. En suivant ce cher Jep, il nous ballade en sa compagnie, faisant un tour devant le Colisée, il nous présente ses « amis », se confesse, pleure à notre épaule, et par mégarde nous fait même rencontrer une girafe. Mais bon ça j’y crois moyen, de toute façon les girafes c’est que des cous montés.