Jazz au Chellah, ou l’extase

  • Musique 
  • lundi 22 septembre 2014 à 16:09 GMT

 

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© Mohammed CHAMALI

Chellah, le reflet des lumières évanescentes sur les murailles antiques, la douce brise du soir qui sème les frissons, un soupçon de pluie dans l’air. Adieu, cher été, nous regretterons tes veillées étoilées. Bienvenue, sieur automne, tes aubes frisquettes  nous ont manqué. Dans la liesse générale, on s’installe et se prépare pour l’émerveillement. ‘‘Let the healing begin’’, que dirait Joe Cocker. Par balises humaines, on réserve des places par sixaines pour les retardataires auxquels le sol ne convient pas. Au fil des années, le Jazz au Chellah s’est de plus en plus ‘‘ démocratisé ’’ : on entend de plus en plus de darija dans les rangs et la moyenne d’âge est de plus en plus basse. Preuve que le Jazz au Chellah a réussi le pari de séduire le public marocain, que l’alternative culturelle grignote un peu de terrain sur les constantes football, hash et drague virtuelle. On accuse souvent l’action culturelle au Maroc d’élitisme, alors que le ‘‘isme’’ suppose une préméditation qui n’est pas -ou du moins plus – vraie, pas à 50 dh le billet,  pas à 20 dh pour les étudiants. Visiblement, le Jazz au Chellah n’est plus victime du stéréotype inhérent au Jazz, celui du vieil aveugle noir en costume se tortillant sur un saxophone dans un bistrot mal éclairé de la nouvelle Orléans. Les interminables queues qui se sont alignées devant les portes du Chellah, les retardataires n’ayant pas trouvé de place assise, et surtout les tribunes pleines quoique les gros cumulus gris à l’horizon, menace imminente de pluie, vous confirmeront ce constat.

 

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© Mohammed CHAMALI

 

Un petit mot de Jean Pierre, et l’on commence le bal. Trois troupes, trois horizons parfois multiples en eux-mêmes, trois découvertes, trois voyages vers les contrées insoupçonnées des délices auditifs. On ferme les yeux et se laisse emporter, on dodeline la tête et tambourine du pied, on est conquis comme seule la musique peut conquérir. Vraisemblablement, tout ce qui est plus rythmé, plus familier, plus intelligible, a automatiquement plus de succès auprès d’un public marocain ‘‘jazzistiquement vierge’’ que les envolées purement Jazz séduisent encore assez peu. La soirée de clôture de cette édition 2014 fut d’un autre monde, car entamée par un sublime groupe polonais, l’Atom String Quartet, puis enchaînée par Juan Carmona et son quintet qui dédièrent leur spectacle à feu Paco de Lucia, décédé cette année. Disciple non des moins virtuoses de la légende éteinte, la rencontre de son quintet avec le duo marocain Houari/Toumi restera dans les annales du Jazz  au Chellah comme l’une des meilleures prestations que ce dernier a jamais vues. Rarement a-t-on entendu autant d’applaudissements, vu autant d’engouement et de  »standing ovations » du public, et aperçu autant de petits écrans tentant d’immortaliser le moment, quoique l’expresse demande de Juan Carmona de s’en abstenir.

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© Mohammed CHAMALI

Mais, derrière le plaisir sonore, c’est un message que le Jazz au Chellah scande dans les airs rbatis, un message de paix et de coexistence. Il s’y trouve une analogie entre l’homme et le son. Dans la diversité de leurs origines et de leurs arts, que la programmation souligne en laissant à chaque groupe le plateau  seul un peu pour qu’il puisse y exprimer l’étendue de son art avec toutes ses beautés et ses excentricités. Dans un esprit humanitaire, ces excentricités que l’on tend à écimer pour convenir à un moule commun, sont à conserver et non seulement tolérer. Et puis, dans les fusions musicales qu’orchestre le festival chaque soir, on fait preuve de ce qu’il est possible de coexister ici- bas, que le meilleur est façonnable à partir des genres les plus disparates et les plus exotiques. Si l’on peut faire rimer Jazz et gnawa,  jazz et andaloussi,même  jazz et chikhates l’année dernière, alors toute autre différence est surmontable. Le Jazz au Chellah, c’est la communion des peuples du monde sous le signe de la musique, adoucissante, embaumante, cathartique…A peine fini, il nous manque déjà…