Jaabouq de Hicham Tahir: Un livre surestimé ?

Il y a la littérature, & il y a les commérages. Jaabouq se situe entre les deux. Jaabouq est un essai expérimental de commérature.

Consentez, en guise d’exorde rapide, d’établir un portrait robot : Hicham Tahir, du haut de ses 23 ans, a dépassé le stade du balbutiement littéraire ; Co-auteur de « Lettres à un Jeune Marocain » et figurant à « Jean Genet, un Saint Marocain », il a côtoyé deux grands noms de la littérature Marocaine: Abdellah Taia & Tahar Ben Jelloun.

Hicham Tahir

Hicham Tahir

Avis subjectif & global.

… J’arrête mes doigts au dessus de la lettre « D ». Les touches du clavier taisent leur « Clic-clac » désagréable, m’accordent le silence propice à la réflexion. Je garde mon index au dessus du « D », prêt à appuyer sur la gâchette. Je me dis que ce sera rapide; Un mot, un seul, pour recadrer ce livre, le cantonner dans la boite à laquelle il appartient. J’écrirai « Déception », puis enregistrerai le texte. Je n’aurais pas de remords; Je me serais exprimé sincèrement. Je me laisse submerger de Déception : Je n’ai pas revu ce sentiment depuis un bail; La dernière fois, c’était lors de la parution des « Couleurs de la Vie » d’Amina Lahbabi. « Les Couleurs de la Vie » m’a presque rendu daltonien. J’ai dû entreprendre une cure de Chraibi, de Khair-Eddine et d’Al Maghout, afin de revoir les vraies, les splendides couleurs de la vie.

Je reviens à Jaabouq. Je n’écrirai pas « Déception », finalement. Ce serait trop réducteur. Le livre comporte du bon.

Rencontre avec Jaabouq.

Dans une librairie du plus beau pays du monde, je rencontrai ce livre. « Enfin ! Le Saint-Graal dont on m’a tant parlé est à portée de main ! » –Excusez ma candeur, mais ayant vu sur La Page Officielle des photos d’exemplaires de Jaabouq à Abidjan, Montevideo, Paris, Bruxelles, je me suis permis de croire que le livre est une clef d’accès à la Conscience Universelle.

« Jaabouq » de Hicham Tahir

Peu disponible à Marrakech, j’ai dû sillonner toutes les librairies de la ville ocre pour le trouver. A côté d’un exemplaire de Jaabouq, Rabelais me promit une blague Romane, Proust me jura qu’il n’y aura pas de temps perdu, Camus me signala qu’il serait absurde de l’abandonner ici pour un autre, Sartre décréta que les autres, ça vaut pas mieux que l’enfer.

Mais mon parti était déjà pris : Jaabouq sera ma pêche du jour.

Première de couverture.

Jaabouq. Un audacieux titre. On croirait feuilleter un carnet d’OCB, version JAABOUQ 3 cylindres.

En bas de la première de couverture, sur fond rouge, on nous fait un clin d’œil langoureux: « 9 Nouvelles pour vous dévoiler les dessous de la société Marocaine ».

Je plisse les yeux de suspicion, en lisant : « LES DESSOUS DE LA SOCIÉTÉ MAROCAINE ».

« Jaabouq » cité par Telquel

Toute personne qui daigne ouvrir un journal les connaît. Même les plus anachroniques en savent quelque chose, un grand quelque chose. Nos écrivains Marocains nous goinfrent jusqu’à la nausée des « DESSOUS DE LA SOCIÉTÉ MAROCAINE ». Les discours populistes veulent éradiquer »LES DESSOUS DE LA SOCIÉTÉ MAROCAINE » par la rhétorique. Tout le monde a un compte à régler avec « LES DESSOUS DE LA SOCIÉTÉ MAROCAINE ». Cette société Marocaine, nous l’avons déjà dénudée & exhibée. Nous lui avons retiré ses draps folkloriques, rafistolés par quelques millénaires d’usage et d’acculturation. Le constat auquel nous sommes arrivés  est étonnant: Elle ne portait rien en dessous. Nous nous attendions à voir surgir un Sartre verdâtre, à peine accouché, ouvrant sa bouche de crapaud pour déclarer : « Les Dessous de la société Marocaine, c’est les Autres. » mais rien de cela n’arriva. Nous décidions donc de lui fournir les sous-vêtements qu’il faut, en mettant chacun du sien …

Qui, des Marocains, ignore l’existence et la nature des « DESSOUS DE LA SOCIÉTÉ MAROCAINE » ? Ces dessous, nous les avons créés, nous les perpétuons, nous leur donnons pâture.

Les « 9 nouvelles pour dévoiler les dessous de la société Marocaine » n’ont donc aucune vertu exhibitionniste. Pas même un déclic dérangeant ; Le ton se voulant désinvolte,provocateur, les faux-tabous publics qui sont abordés, m’incitent à une appréciation moins surfaite de l’œuvre.

Quant au potentiel énergétique de ce livre, décrit comme surprenant, tonique, il me laisse un arrière goût amer de « Déjà vu ». Bon vent à nos frères d’Outre-Mer, dont l’un a déclaré récemment : « Dans Jaabouq, c’est du Maroc dont il est question. Le vrai, pas celui des cartes postales, ni des guides touristiques. Cela ne me surprend pas ; Comme nous le savons tous, Maroc est, pour ceux qui en ont entendu parler , uniquement synonyme de misère cachée, de délocalisation … D’énigme. Ce livre permettra aux amateurs de revues « People », de reportages signés « La vérité cachée », d’émissions nommées « Histoire secrète », de battre d’autres sentiers, de se rassasier de secrets de Polichinelle, puis de renforcer leur foi en un Maroc qui ne produit que lé négatif au quotidien, au détriment du positif, tout ce positif que nous vivons.

Il me semble que nos écrivains de l’exil, ayant déserté en France au lieu de contribuer à la construction d’un Maroc meilleur, ont épuisé leur réservoir de souvenirs amers. Il faut maintenant un regard plus jeune, plus léger et plus désabusé : Hicham Tahir incarne à merveille cette figure.

Réflexions Jaabouquiennes éparpillées.

N’ayant pas pu réunir toutes les pièces du Puzzle Jaabouquien, je décidai de laisser serpenter ma curiosité. Elle mordit ici. Nous aurons le plaisir d’y lire :

«Nous vivons dans un pays où les citoyens jugent selon les apparences et reprochent aux autres des attitudes et des comportements sociaux ou culturels qu’ils adoptent eux-mêmes régulièrement, d’où une véritable schizophrénie collective»

_ Hicham Tahir.

Encore une fois, nous ferons abstraction d’un cliché, remis au goût du jour par Hoba Hoba Spirit. « Schizophrénie collective »; Eugen Bleuler se retourne dans sa tombe, en voyant le vocabulaire médical valdinguer dans le simplisme.

Mais revenons à la citation, ce n’est pas la palissade qui m’insupporte ; Ce qui se passe dans la société Marocaine, nous le savons déjà, mais chaque personne désirant y ajouter son superadditum est la bienvenue.

Ce qui m’insupporte, c’est le « Nous ».

Le « Nous » que nous voyons ici est un pronom de déresponsabilisation. Sous le vernis réaliste de cette phrase, se manifeste timidement une volonté de fuir. S’il n’y avait que le « Nous », je sourirai d’aise. Mais l’œil lézarde sur la phrase et se rend compte que la ségrégation vient au renfort : Il y a « Nous » et  « Les Citoyens ». Une distanciation se trace ici. Entre « Nous » et « Citoyens », l’interlocuteur creuse un fossé. Ce fossé, c’est le terrain de jeu de la « schizophrénie collective » dont Tahir parle. C’est l’éloge de l’individualisme; Chaque Marocain dit : « Les Marocains sont mauvais », donne l’impression de cracher sur une photo collective. Or, il pestifère contre tous les Marocains, sauf un seul — Lui-même. Le Marocain aime  juger sa nation, la faire comparaître devant un tribunal d’évaluation. C’est que notre conception de « Nation » est d’un flou métaphysique, et en la jugeant, chacun croit sortir de la masse anonyme et brumeuse pour atteindre la clairvoyance. Là se situe l’une des sources de nos clivages: L’écart entre « Moi » et « Les Citoyens » perpétue nos maux,  et nous incite à dénoncer, décapiter, au lieu de collaborer et construire. L’écart entre « Moi » et « Les Citoyens » est le maître mot des sycophantes que nous sommes.

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Le magazine Ousra surenchérit : « Le Maroc vu et corrigé par un jeune talent.

L’Ecrivain contemporain dispose de deux manières pour juger sa société:

La première, c’est de s’allonger à l’extérieur, re-crier, de manière différente, ce que d’autres ont déjà signalé. Extérioriser une apparence d’engagement et de bonne volonté. S’ériger en moraliste, substituant le sourire de l’épectase Christique par le rictus ironique du Chef de tribu. Adopter une condescendance légère, non pour inciter les tièdes fidèles à se confesser, mais pour dire à chaque lecteur, membre de sa tribu : « Toi qui me lis, tu ne fais pas partie de ces masses: Tu les juges ».

La deuxième posture consiste à Être à l’intérieur, observer, analyser, suivre. L’Ecrivain agissant ainsi se caractérise par un style d’une lourdeur prude, pouvant s’apparenter à de la faiblesse ou de l’indécision; C’est parce qu’il s’attarde sur les faits, fournit un effort colossal pour exprimer les choses, telles qu’elles sont, tente de les déchiffrer d’en bas, de côté, et non d’en haut. Aucune de ses œuvres n’a la mécanique opaque de la tragédie : « Ne sont achevés que l’imbécile, la pierre et le cadavre. Et pour la pierre et le cadavre, j’accorde le bénéfice du doute » dit-il.

Il me semble que Hicham Tahir ait choisi la première posture. C’est le choix du Roi ; Elle a le bénéfice rare d’être confortable et appréciable. Confortable, car légère, dansante, ne nécessitant aucun effort de recherche. Appréciable, car accusant un « Tout le monde » dont chaque lecteur se sentira exclu.

…  Je juge néanmoins utile de le signaler : Ce « Tout le monde », c’est tout le monde ou le néant.

Discrimination positive ?

Hicham Tahir a fait le lycée public, je le sais pour l’avoir lu partout.

Je me permettrai une petite bulle de soliloques: Je ne sais quelle est la raison derrière le partage massif de cette information : Est-ce pour mieux légitimer sa démarche ? Est-ce pour assener au contestataire : « Il a fait le lycée public. Il connaît tout, absolument tout, sur les fins fonds de la société. » ?

… Et dire que Hicham Tahir « a fait le lycée public » ne me fera pas changer d’avis ; Peut-être, à cette époque, était-il à l’intérieur de la machine, au milieu des engrenages. Mais dès qu’il a entrepris l’acte d’écrire, il s’est élevé à la fausse-voûte des poètes, ceux qui amalgament le « Vrai » avec le « Beau », le « Réel » avec l »esthétisé ».

… Mais nous ne clorons pas sur cette dissonance.

Au creux de Jaabouq figure un message humaniste de paix, d’invitation à l’ouverture sur l’autre. Ce recueil de nouvelles donne vie, discours et droit de citer à des créatures de l’ombre, confinées dans l’oubli, la décadence et l’incompréhension. S’il ne blesse, ne choque, ni apporte de nouveauté, il a le rare mérite de tracer une esquisse de communication, laissant au lecteur le soin de l’achever …