Indignation : L’agonie silencieuse du Gran Teatro Cervantes

  • Arts 
  • dimanche 14 décembre 2014 à 18:11 GMT

Le Gran Teatro Cervantes de Tanger a fêté ses 100 ans d’existence. Un anniversaire célébré entre décharges et décombres, sous le regard silencieux des habitants de la cité portuaire. Livré à lui-même, ce haut lieu de l’art et de la culture qui rayonna pendant de longues années à Tanger, au Maroc mais aussi dans toute l’Afrique du Nord, menace aujourd’hui de s’écrouler. En attendant une décision des responsables concernant son avenir, ses fervents défenseurs continuent de lutter. Entre lectures publiques devant le bâtiment et signatures de pétitions, ils mobilisent tous les moyens pour sauver l’une des plus belles oeuvres architecturales que compte la ville. 

Il y a exactement un siècle, le Gran Teatro Cervantes a ouvert ses portes pour la première fois. En avril 1911, un couple bourgeois espagnol, Manuel Peña et son épouse, Esperanza Orellana, ont décidé d’assurer une présence culturelle ibérique à Tanger en construisant ce grand lieu de l’art. Après deux ans de travaux, la bâtisse dessinée par l’architecte espagnol Diego Giménez est inaugurée en 1913 en présence de grandes personnalités marocaines et internationales de l’époque. Dès lors, le grand théâtre est considéré comme le haut lieu de la vie artistique et culturelle de la région. Il va continuer à être la fierté des locaux durant de longues années et va être, en 1928, cédé à l’Etat espagnol par ses riches propriétaires pour continuer à exporter l’influence hispanique dans le Nord du Maroc et assurer son rayonnement interculturel.

Mais son attrait ne s’est pas limité à nos voisins espagnols. Des artistes venaient en effet de France, d’Italie et d’autres pays européens pour se produire dans ce chef-d’oeuvre architectural. Le célébrissime ténor Antonio Caruso, Federico Garcia Lorca ou encore des vedettes du Flamenco comme Carmen Sevilla ou Lola Flores s’y sont produits. Les plus grandes troupes de Zarzuela, opéra-comique espagnol, ont défilé sur la scène avec des troupes marocaines, notamment la jeune troupe tangéroise “Le Hilal”. En fevrier 1929, cette derniere y a en effet interprété la grande oeuvre à succès « Saladin » de Nagib Hadded. D’autres oeuvres de théâtre comme « Mansour La dorez » et « Majnoun Leila », l’oeuvre du grand écrivain Ahmed Chawqui y ont aussi été mises en scène. Elles ont parfois cédé leur place à des pièces plus connues à travers le monde, telles qu’ »Othello” de Shakespeare ou “Roméo et Juliette”. Tous les grands acteurs de l’époque ont foûlé les planches de ce lieu historique, faisant rever les quelques 1400 spectacteurs, touristes ou locaux, pouvant être accueillis chaque soir à une époque où la ville de Tanger connaissait son apogée culturelle.

La grande salle du grand Théâtre Cervantes a été aussi le lieu approprié pour les grandes veillées de nuit et les festivités de fin d’année. En effet, le public pouvait meme y danser grâce à un astucieux système de manivelles qui permettait aux chaises du parterre de bouger et de laisser place à un parquet glissant. Le théâtre a enfin aussi hébergé de nombreux meetings politiques pendant la guerre d’Espagne et la guerre d’Algérie. Cependant,  les années passèrent et l’intérêt de ce lieu s’est peu à peu estompé, le transformant d’abord en salle de catch puis en salle de cinéma, avant d’être abandonné en 1974 par l’Etat espagnol à la municipalité de Tanger qui le loue chaque mois pour un dirham symbolique.

Avec l’abandon arrivèrent les pillages. «Les anciens décors, les toiles de grands artistes-peintres espagnols et autres accessoires ont été volés» s’indigne Zoubir Ben Bouchta, auteur tangérois. Un scandale révoltant lorsque l’on pense que de nombreuses villas luxueuses de la ville ont sûrement été décorées avec les lustres, tentures ou robinets pillés. Le théâtre offre aujourd’hui son spectacle le plus bouleversant avec ses vitres cassées, ses murs en ruine et l’odeur nauséabonde provenant de la décharge publique située à proximité du bâtiment. Toutefois, un journaliste du Monde l’ayant récemment visité assure que des traces de sa vie antérieure survivent encore :

“Dans le hall, malgré la poussière, on remarque de belles céramiques représentant Don Quichotte et Sancho Pança. Après un long couloir, on pénètre dans le théâtre. A nos pieds, les rangées de sièges en bois bien alignés et recouverts de toiles d’araignée, puis les baignoires, les loges avec des chaises renversées et, un peu plus haut, le poulailler. C’est un émerveillement. On a l’impression d’être dans un sarcophage. En levant la tête, on distingue la coupole du théâtre et ses fresques aux couleurs passées comme celles ornant l’intérieur de la salle. Sur ce qui reste de la scène, on aperçoit des peintures. […] Une tenture rouge mangée par les mites descend du plafond.”

Le seul théâtre construit dans les règles de l’art théâtral européen classique au Maroc avec ses « baignoires », ses loges, son parterre et son poulailler traverse donc un moment critique. Il n’est toutefois pas encore trop tard pour le sauver. Cependant, sa restauration ne proviendra pas des autorités locales ou espagnoles : les sommes estimées étant trop élevées, les projets de renouvellement ont rapidement été abandonnés par les deux parties. Et tandis qu’en 2007, l’Etat espagnol débloquait un budget pour freiner sa dégradation, nos autorités locales ont brillé par leur indifférence et leur silence …

C’est toute la question de la place de la culture au Maroc qu’évoque l’état d’abandon de ce bâtiment et la réaction de nos représentants. Lorsque je lis sur Internet des commentaires tels que celui de ce “tangérois” affirmant que ce lieu “appartient toujours aux espagnols, c’est à dire aux colons, donc qu’il tombe et nous libère de la place. Doit-on restaurer quelques chose qui ne nous appartient pas ?”, je suis indignée.  L’Espagne a-t-elle fait table rase des vestiges arabo-musulmans en Andalousie sous prétexte qu’ils ont été construits par les occupants ? Je suis indignée par un pays qui regarde son propre patrimoine tomber en lambeau, trop préoccupé à construire du neuf et du rentable. Comment construire un avenir solide si l’on fait table rase de son passe ? Je suis indignée par un pays où l’on laisse la majorité se « droguer » aux moussalsates et autres navets télévisuels sans chercher a l’intéresser à son patrimoine culturel et artistique. Comment s’étonner de l’état de ce théâtre et de tous ces autres vestiges s’écroulant année aprés année lorsque l’on constate le vide culturel qui frappe les marocains ?

Heureusement, de nombreuses associations se sont créées pour tenter de sauver notre patrimoine, dont le Gran Teatro Cervantes. Parmi elles, Al Boughaz, créée par Rachid Taferssiti, qui milite pour un développement harmonieux et respectueux de l’environnement et du patrimoine, et Sostener lo que se cae (Soutenir  ce qui tombe). Ce dernier projet, créé en 2011, a pour objectif la rénovation du Gran Teatro Cervantes de Tanger pour en faire un centre d’art contemporain axé sur les arts vivants. Elle a, dans cette optique, lancé un appel pour récolter des signatures et des dons, et travaille aujourd’hui à la concrétisation de ce rêve partagé par de nombreux tangérois et amateurs de culture. Rencontre avec Ahmed Benattia, président de l’association, qui nous parle de leurs projets et de leur vision pour l’avenir.

Propos récoltés et traduis librement de l’espagnol par Rim Filali Meknassi.

Bonjour Monsieur Benattia. Je vous remercie d’avoir accepté l’invitation d’Artisthick et de répondre à nos questions. Pouvez-vous dans un premier lieu nous parler de votre programme pour sauver le “Gran Teatro Cervantes” et de vos stratégies pour sensibiliser le plus de monde à votre cause ?

Compte tenu de l’ampleur du projet, nous l’avons divisé en deux étapes: la première correspond à l’intervention directe sur le bâtiment et son ancien équipement, la seconde est de fournir un contenu à cet espace, en proposant un système de gestion et de programmation qui répond aux besoins des citoyens de Tanger et assure la continuité de l’édifice. En ce moment, nous sommes concentrés sur l’obtention des droits de gestion du théâtre de chez l’Etat espagnol, propriétaire actuel du lieu. Une fois cette première étape réussie, nous entrerons dans la phase de conception du projet architectural et la recherche de financement. Nous allons devoir attendre encore quelques années de plus avant de pouvoir assister à un spectacle dans le théâtre à nouveau.

Par ailleurs, j’ai toujours cru qu’un projet comme celui que nous proposons devrait plaire à une majorité : des romantiques qui associent le Teatro Cervantes à une meilleure époque mais révolue, pour les artistes plus jeunes qui devraient voir le théâtre comme un élément fondamental de l’avenir de la vie culturelle de la ville. L’idée a toujours été d’impliquer plus de gens dans l’élaboration du projet, faisant de celui-ci quelque chose de collectif et donc défendu par l’ensemble de la communauté.

Quelles sont les majeures difficultés que vous rencontrez ? 

Je suppose que le plus difficile est d’expliquer aux gens que le projet est réalisable, possible. Beaucoup de gens se montrent sceptiques parce qu’ils estiment que la conjoncture économique est aujourd’hui très défavorable. C’est peut-être le cas, mais nous sommes prêts à lutter avec toutes nos forces pour obtenir la réouverture des portes du Grand Théâtre Cervantes.

Avec qui devez-vous discuter : les autorités de la ville de Tanger ou bien le gouvernement espagnol ? Comment qualifieriez-vous les relations que vous entretenez avec nos autorités locales ?

Dans l’association, nous nous considérons cosmopolites. Elle est en effet constituée d’espagnols et marocains. Et nous sommes surtout tous intéressés par la culture et l’art. Et c’est ce que nous avons l’intention de transmettre à la fois aux autorités espagnoles comme aux marocaines: la chose importante est de restaurer le bâtiment, classé monument historique, et le transformer en un centre culturel, nécessaire pour la ville.

Quel est votre programme pour le centième anniversaire du théâtre ? Que représente cette date pour le bâtiment et pour votre association ?

Les anniversaires sont toujours une bonne excuse pour attirer l’attention sur quelque chose. Nous pensons donc que c’est une bonne occasion pour monter quelque chose de grand, une grande fête autour du Teatro Cervantes. Pour la semaine du 11 Décembre (le jour où le théâtre a officiellement ouvert en 1913), nous prévoyons de nombreuses activités: performances, installations, concerts, récitals, conférences, … Nous annoncerons un peu plus tard dans l’année le calendrier complet des évènements. Mais soyez averti: ce sera une grande célébration de la culture.

Pensez-vous pouvoir sauver cet endroit ? Qu’apporterait-il à la vie de Tanger une fois rénové ?

Évidemment que nous y croyons. Nous avons l’intention de faire tout notre possible pour atteindre cet objectif, non seulement parce que nous sommes sûrs qu’un lieu comme celui-ci est essentiel pour une ville qui dépasse le million d’habitants, mais aussi parce que nous voulons reconvertir Tanger en une ville de référence sur la carte de la région . Il ne faut pas oublier qu’à une époque, Cervantes était le plus grand théâtre d’Afrique du Nord … Il se doit de devenir un incubateur d’artistes.

En ce qui concerne la gestion du théâtre, l’important pour nous est qu’il reste sous gestion des citoyens eux-mêmes. Cela doit être l’objectif pour lequel se battre.

Disposez-vous de partenaires, de sponsors ou d’autres contacts qui peuvent vous aider dans l’avancement du projet ?

Même si cela semble être un mensonge, trouver de l’argent pour restaurer le Teatro Cervantes n’est pas un problème. Notre programme correspond à pratiquement tous les appels de financements de ce type de projet, compte tenu notamment de son importance et de ses caractéristiques. D’autre part, nous sommes sûrs que dans une ville qui se développe économiquement, de nombreuses entreprises ont la capacité et l’intention de financer ce genre de projets. Le moment de trouver des financements n’est pas encore arrivé, mais se rapproche. Le jour où nous devrons le faire, nous ne laisserons aucune piste de côté.

Ressentez vous un désintérêt particulier de la part de la population tangéroise et marocaine en générale vis-à-vis de cette cause ? Cela a-t-il changé au fil des années ?

Nous rencontres énormément de personnes très intéressées mais qui ne savent pas parfois comment aider ou  participer. Les Marocains sont un peuple de plus en plus formé et de plus en plus compromis, et cela se voit.

Le Gran Teatro est certes encore loin du prestige d’antan, mais ses fervents défenseurs luttent toujours et s’efforcent de lui donner une seconde vie qui redonnera à Tanger son rayonnement culturel au Maroc, mais aussi à l’international. Il ne reste donc plus qu’à espérer voir la concrétisation de ce projet… mais aussi y participer.

Comment ? Informez vous sur le site internet de l’association ou sur leur page facebook.

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