Indignation : La maison Légal Frères en danger

  • Etc 
  • lundi 6 avril 2015 à 16:43 GMT

Quand le patrimoine tombe en désuétude

Hassan Darsi est le fondateur de la Source du Lion, un atelier de création, d’échanges et d’initiatives concitoyennes, fruit d’une vision d’ensemble découlant de champs artistiques et sociaux variés. Tout comme son « Projet de la maquette », une façon singulière de voir l’architecture, la ville, et d’amener à réfléchir sur les questions urbaines et sociales actuelles.

De son atelier  boulevard Mers-Sultan à Casablanca, Hassan Darsi observe chaque jour depuis des années le bâtiment d’en bas. La maison Légal Frères & Cie, dont les plans furent dessinés par les architectes-ingénieurs Ziegler et Soulier en 1921, fut abandonnée à son sort après fermeture. Près d’un siècle plus tard, elle est toujours là. Intrigante et inaccessible. Faisant face à l’usure du temps, à la mémoire des grands hommes.

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Il entreprend alors d’accomplir une tâche essentielle, pour nous rappeler à la réalité urbaine qui nous entoure, et à laquelle l’œil novice ne prête pas beaucoup d’attention. Avec la participation de l’Autre, il construit une maquette à l’échelle 1/50 de cet emblème architectural de la ville blanche. Dans le plus infini détail. Ce projet, appelé « Square d’en bas », cherche à bousculer les consciences et mettre l’accent sur cet espace jusque-là mis en jachère.

HAssan Darsi

Alors que la maquette va bon train, un mercredi matin, il s’arrête, effaré. Toujours de sa fenêtre du 6ème étage, il constate l’effroyable. « Légal Frères & Cie » est en démolition.

Pourtant, cette bâtisse était en cours d’inscription en tant que Monument Historique depuis février dernier. A l’initiative de l’association Casamémoire, la Direction du Patrimoine Culturel l’avait listée il y’a plus de deux ans comme faisant partie de ce capital national.

Ce qui nous renvoie à la notion même de patrimoine. Selon Wikipédia « le patrimoine culturel recouvre les biens, matériels ou immatériels, ayant une importance artistique et/ou historique. » Actuellement, il englobe l’art, l’architecture, la nature, l’histoire, la culture, et met en jeu notre droit à la mémoire, au temps, à l’histoire. L’ancienne usine, symbole de l’apogée industrielle de la capitale économique, joue donc un rôle important dans le paysage urbain et dans notre passé.

Située dans une zone immeuble qui ne fait qu’augmenter sa valeur foncière pour l’intérêt de ses propriétaires, la destruction de cette bâtisse met en péril notre capacité à nous « souvenir ». Elle représente un des aspects du capitalisme rampant qui se fout de la valeur non marchande des choses. Une valeur inestimable pourtant.

En tant qu’architecte je m’insurge. En tant que citoyenne je me désole de voir tant de richesses tomber dans l’abysse insondable de l’oubli. La mémoire du lieu qu’on aimerait léguer aux générations futures. Je suis la génération future. Et mes concitoyens me refusent ce droit.

Notre passé construit notre avenir. Et la mémoire ramène ce passé à l’existence. On se recueille sur ses vestiges pour le faire revivre, s’en inspirer pour fonder notre futur. Les biens –matériels ou immatériels- qu’on préserve, sont les catalyseurs de cette dernière. Sans eux, elle cesse d’exister. Tout simplement. L’inertie suscitera une perte de notre patrimoine et de tout ce qui va avec.

Ecrire cet article pour relater un fait semble dérisoire. Cet article ne nous sauvera pas de notre amnésie, ni ne nous rendra notre « héritage ». Je me sens dépouillée. Spoliée de ma mémoire. De celle de mes aïeux. Ce n’est pas un bâtiment mais plusieurs. Ce n’est pas un bien mais plusieurs. Ce n’est pas ma mémoire mais celle de toute une civilisation. De par le monde.

La mémoire flanche. Les souvenirs s’évaporent. Vacillent. Fatalement. Un coup de maillet par ci. Un coup de burin par là.  Et ils disparaissent. A jamais.