Ibrahim Maalouf ou l’illusion du monostyle

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Après sa trilogie de dia (Diagnostic, Diaspora, Diachronisme) et son album de jazz acoustique « Wind », Ibrahim Maalouf réapparaît cette année et fait face à ses « Illusions » : un album qui vient couronner le travail de celui qui a reçu le prix du meilleur jazzman de l’année 2013.

« L’envie de traiter le thème de l’illusion m’est apparue dès ma première désillusion… En grandissant j’ai saisi que nous étions capables de parler des mêmes sujets, d’être en accord les uns avec les autres dans de nombreux domaines, sans pour autant avoir la même perception des choses. Et parfois, a contrario, il pouvait y avoir de profonds désaccords alors que la plupart des idées étaient communes… » Ibrahim Maalouf 

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    Après sept ans de création artistique et de tournée, Ibrahim Maalouf gagne en maturité et en échange humain, ceci se reflète sur son travail qui n’est pas du tout le fruit d’un moment d’inspiration, mais de toute une analyse de perceptions et d’illusions. Contrairement aux anciens albums, le jazzman travaille dans celui-ci en collaboration avec son groupe. Ceci n’est rien d’autre que le résultat de sept ans de tournée ou plutôt de repérage, pour sortir en fin de compte avec une œuvre musicale dédiée à la scène comme en rêvent tous les mélomanes de jazz.

 « Jusque-là, quand les gens -qui achetaient mes disques- venaient me voir en concert, ils entendaient autre chose. Après sept ans de maturation, je me suis senti prêt à enregistrer quelque chose parce que j’ai l’impression d’avoir trouvé l’équipe qu’il me fallait, le son qui m’allait. » Ibrahim Maalouf

   Après une résidence artistique avec son groupe dans laquelle il essaye tous ses morceaux en live, il enregistre pour la première fois dans son propre studio.

   En analysant le livret de l’album on remarque clairement  qu’Ibrahim Maalouf a une volonté de revaloriser l’objet CD dans une époque de dématérialisation de la musique, en insérant des photos attrayantes et énigmatiques, et un texte explicatif précis.

Notre voyage analytique commence par « Illusions »un morceau assez court où le musicien reprend les éléments de réussite de « Diagnostic » en nous offrant un morceau dans la même lignée  que « Beirut ». Il passe rapidement à « Conspiracy generation » (un scepticisme contrasté par la mélodie), pour nous annoncer la couleur ou plutôt la nouveauté de cet album : la touche rock. Ce morceau peut être réparti en quatre thèmes qui s’alternent  en descendant  et en remontant dans la cadence, avec des cassures et des solos cohérents.

On passe ensuite à son 3ème  titre « Impressi » qui se caractérise par une assise rythmique solide avec le Piano Rhodes, très présent. On remarque dans ce morceau précisément la nouveauté des trompettes en chœur qui viennent mettre en valeur les solos de l’artiste.

Le  voyage est loin d’être fini. Dans une sensibilité différente, il nous emporte  avec « Nomade slang »  qui commence sur des bases beaucoup plus douces, beaucoup moins rock avec un groove de basse, et des nappes de trompette très oniriques qui nous font planer. Les solos d’Ibrahim Maalouf sont toujours très justes et sans fioriture.

Après ces quatre morceaux, une pause s’impose, avec le morceau « busy » qui sonne assurément rock. On enchaine ensuite avec « if you wanna be a woman » qui repart sur une rythmique plus joyeuse accompagnée du piano Rhodes, et des trompettes qui nous enchantent avec un gimmick agréable à fredonner à longueur de journée. Et là vient une mauvaise surprise pour les puristes mais, une pure merveille pour les amoureux de fusion et de jazz, la reprise de « Unfaithfull » de Rihanna. Le jeune virtuose reprend la mélodie initiale de ce tube et réorchestre la chanson de manière plus rock. Enfin on termine sur un thème attachant « True sorry », une mélodie mélancolique sur des notes de rock des années 70, qui nous donne envie de revenir vers les œuvres de Led Zepplin.

En analysant tous les morceaux de l’album, on ne s’attarde pas sur la touche orientale quoique toujours subtilement présente. Ibrahim Maalouf considère que c’est l’accent qu’il gardera, peu importe le style qu’il jouera, pour ne pas tomber dans un faux semblant identitaire, et afin de rester dans sa culture multiple.

En bilan, Ibrahim Maalouf nous offre un album à l’image de ce qu’il est, avec une musique ouverte sur le monde, multiculturelle, à laquelle il rajoute aujourd’hui comme ingrédient magique la touche Jazz Rock. Il offre également aux amoureux du live et de l’acoustique, un son de groupe arrangé de manière fusionnelle et homogène, en se démarquant dans un monde de prêt-à-écouter commercial sans aucune interaction avec les sensibilités de l’œuvre.

Nous vous laissons découvrir, certainement sans aucune lassitude, cette réussite musicale qui boucle l’année 2013 en splendeur.