French Dream ou les désillusions d’un immigré en France

  • Livre 
  • mercredi 21 mars 2012 à 19:51 GMT

« French Dream ». Au titre pas très attirant, pas très glamour ni même poétique. On en vient à se demander ce que peut bien faire un titre en anglais accolé à une œuvre écrite en français. On hésite au début, mais on finit bien par y jeter un coup d’œil, ne serait-ce que pour savoir, quelle est la malicieuse idée cachée derrière ce titre? Au final, il advient du livre qu’on avait tant ignoré, une toute belle découverte, savoureuse et à lire d’une seule traite. Chronique alors.

Plume empreinte de rage. Aisance, précision, divagation, mais aussi quiétude dans le verbe. Telle se caractérise, sans vergogne, la ferveur avec laquelle Mohamed Hmoudane entame chaque prose, chaque rebond dans ses phrases qui coulent à l’infini, chaque soir où il se considère selon ses dires, comme un soldat sur un champ de bataille, agissant avec sa Kalachnikov et envoyant des salves tirées à tout bout de champ. La plume de l’auteur natif de la région de Kémisset chancelle, se meut devant notre regard médusé par tant de subtilité et d’ingéniosité agglutinées en une centaine de pages. C’est donc sans grande surprise, qu’on entend un grand personnage, de la trempe du défunt Leftah, en dire qu’il s’agit là d’un Roman-poème fulgurant. Il saurait le dire sans trop se tromper, car  Leftah  a conscience de l’énergie de ces livres.

Déception d’un immigré. L’histoire telle qu’elle nous est présentée est celle d’un marocain. D’un Najib Walou. D’une histoire simple mais ô combien profonde. Elle commence par la corruption d’un fonctionnaire pour obtenir le sésame si enviable qu’est le Visa pour aller se ruer dans les bras de cette grande France, cultivant le désir ainsi d’embrasser à jamais le French Dream. Il connaîtra la déception, parce qu’au contraire de l’American Dream, le dérivé français lui n’a rien de beau. Au rendez-vous, frustration, rejet, chômage, faim et surtout solitude seront ainsi les ingrédients de la vie du tout jeune en ce pays, mais aussi de ce Najib Walou à qui il ne reste que les vices des bars et les tourments de l’écriture pour palier à son manque, à sa condition d’être Arabe dans un pays où le fait d’être de sa condition d’arabe, bardé de diplômes est en soi un handicap. Le narrateur nous parle de chaque membre de sa famille, de ses frères, le révolutionnaire Adam, ou de Nadir, le communiste qui finira par être empreint d’opportunisme. Il n’oubliera pas toutes les françaises qu’il a pu croiser ainsi que tout ce qu’il a pu ressentir pour chacune d’entre elles.

Divers thèmes au rendez-vous. Mais au-delà de cette histoire  toute simplette qui a tout l’air d’être autobiographique, se cache un tout autre aspect. Celui de la dénonciation de toutes les marginalisations qu’ont pu subir les communistes au Maroc, en  un autre temps pas si lointain que çela. Chaque occasion se révèle être la bonne pour donner à l’auteur la liberté de toucher le sujet que bon lui semble. Ainsi y sont traités la difficulté de trouver un travail en France, le racisme prédominant, la condition des bars de banlieues, ou encore l’utilisation des françaises pour la régularisation, sans parler de la chute du mur de Berlin, et de tous les espoirs qui ont pu chuter avec.

Le rêve français est ainsi tout bonnement détruit, brisé, et éparpillé en mille morceaux, en mille fléaux, problèmes, rongeant la société petit à petit. D’une société qui n’a plus rien d’hospitallier ni d’acceuillant et qui relègue l’immigré étranger au statut incongru d’anomalie.

Disponible dans toutes les grandes librairies du Royaume, rien ne pourrait vous empêcher de vous procurer ce livre empli d’énergie et surtout de combats.

Extrait 1 :

Je tenais impeccablement le rôle dans lequel on voulait me confiner. J’agissais exactement selon les conventions établies. Mieux encore, je renvoyais une image plus nette que ce que l’on espérait. Je m’appliquais tout le temps à corriger les petits flous. Rien ne devait déborder du cadre : Un Arabe pas comme les autres, marié à une des nôtres, imprégné jusqu’à la moelle des valeurs qui fondent la République… L’école est la dernière forteresse de la laïcité. Il ne faut pas céder ! -C’est d’actualité !- Le genre de refrains que je ne me lassais jamais d’entonner jusqu’à l’usure.

Extrait 2 :

Le grand soir c’est pour bientôt. Je suis sur le champ de bataille. Ma Kalachnikov, c’est le clavier. Les points, mes munitions. Les phrases, des rafales. Des salves tirées à tout bout de champ.

Non ! Non ! Je suis plutôt en guerre sainte. Ne suis-je pas musulman ? Et pas n’importe quel musulman. Je descends des Hachichines. Je fus de tout temps un sanguinaire. Ma pensée est figée. Et la révolution suppose de la mutabilité. Du progrès. Moi, je fais un autodafé de la Raison. Je fais du Djihad. La bite en guise d’épée. Une bite halal en plus. Une bite qui a saigné. Purifée…

À propos de Mohamed Hmoudane :

Mohamed Hmoudane est né en 1968 à El Maâziz, dans la région de Khémisset. Il réside en France depuis 1989. Parmi ses publications, on peut citer  »Incandescence » (Ed Al Manar, coll. Poésie du Maghreb -2004),  » Blanche mécanique » (Ed la Différence-2005),  »Parole prise, Parole donnée » (Ed la Différence- 2007),  »Le général » (Ed Al Manar-2009) ou encore  »Poème d’au-delà de la saison de silence » (Ed l’Harmattan, coll. Poètes des cinq continents-1994).