Frantz Fanon: De l’aliénation coloniale.

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  • lundi 29 octobre 2012 à 21:20 GMT

 

Il y a de ces pensées indélébiles, que les sables mouvants de l’histoire ne suffisent pas à anéantir, à noyer sous les épaisses couches constamment régénérées de l’actualité, à reléguer au folklore historique.

Il y a de ces pensées qui sont nées pour résister aux vagues du destin. Malgré les tempêtes passagères ambitionnant de les fracasser contre les rochers de l’invalidité, du politiquement correct, et du révolu.

L’étonnant, agréablement étonnant, c’est quand elles naissent en période de malaise profond. Là, elles doivent faire face à la censure, féroce envers les tentatives de déstabilisation. La censure, ca peut aussi bien être une caste précise, tout comme ca peut être tout le monde. Dans ce deuxième cas, c’est la société entière contre la brebis noire : Ce n’est plus une tentative de discréditer mais une mobilisation générale. C’est toute la pyramide des conventions qui tente d’écraser l’exception. La pensée de Frantz Fanon était cette exception.

Les pensées font l’histoire, dit-on. Mais comme l’homme créé l‘idée à son image, il serait nécessaire de donner parole à l’Homme tout d’abord. Il serait nécessaire de connaître son passé, le précédent fondateur. Quant à l’avenir, sa destinée, nous sommes les seuls à la connaître.

Frantz Fanon est l’un de ces citoyens universels auxquels on ne peut attribuer de nationalité. Né en Martinique, ayant étudié la psychiatrie en France, il passa la plus grande partie de sa vie en Algérie, ou il occupa le poste de Médecin-Chef à l’Hôpital de Blida… Puis, expulsé d’Algérie en 1957, il se rangea aux cotés du FLN. Il mourut à Washington. Sa dépouille gît actuellement à Tunis.

Révolutionnaire exilé, farouche déconstructeur de la pensée coloniale. Il s’opposa, sa vie durant, à l’intellectualisme passif de ceux qui se cachent derrière la coquille vide de la théorie. Il critiqua avec mépris et désinvolture leur manque de réalisme. Le volontarisme débile de ceux qui croyaient qu’une fois le colonialisme fini, l’utopie du tiers-monde pouvait commencer, fit aussi les frais de cette quête vers la transparence. Il avorta leurs rêves, dans sa guerre indifférenciée contre les anciens totems. Et bien sûr, il se fit des ennemis …

Crédit Photo : AFP

Comment se décrivait Frantz Fanon ? Loin de ces personnages d’exception, infatués, imbus, enivrés par quelques lambeaux de gloire, Fanon était un Homme qui Doute .Il le déclarera lui-même.

Il s’intéressa au Marxisme. A l’Existentialisme également. Sartre le lui rendra bien, en rédigeant la préface des Damnées de la Terre, dernier ouvrage de Fanon, publié à titre Posthume. La préface de Sartre fit beaucoup de bruit, à cause de son agressivité, à cause de l’attaque frontale portée à l’occident. Vous en verrez un extrait en bas de la page, et serez libre d’en juger. Peut être que Sartre sous-entendait bien des choses, sous l’architecture guerrière, lyrique de son texte ; L’Europe y est décrite sous tout son nihilisme, comme une civilisation courant à l’impasse, au point de non-retour.

Ce qui est sûr, c’est que Fanon ne s’est jamais inscrit sous une taxinomie précise. Sa pensée était libre, indépendante. Eloigné de toutes doctrines ou partis politiques, il a cultivé son indépendance d’esprit loin des préjugés, des fausses apparences, des appâts rances. A la fin, il nous léguera ce produit de sa réclusion intellectuelle ; Ses analyses incisives & lucides sur la condition des colonisés seront dûment reprises par les maîtres à penser du courant Post-Colonial, notamment par Edward Said.

Loin de se faire apôtre de la vengeance, loin de s’ériger comme défenseur d’un opprimé rancunier, Fanon tente, à travers sa lutte et ses choix, de rétablir à chacun son statut d’Homme. Son but, c’est le dépassement des conflits, la disqualification des luttes ethniques.

Que nous reste-il de Fanon en fin de compte ? Son œuvre, quelques biographies à son sujet, des souvenirs d’anciens compagnons, mobilisés en 2011, pour le cinquantenaire de sa mort. Mais nous n’avons pas besoin de dates ou d’événements spécifiques pour l’évoquer. Sa pensée fait partie de celles intemporelles qu’il ne suffit pas de faire revivre le temps d’un colloque, d’un discours, ou de l’érection d’un mémorial. Nous vivons à chaque instant sa lutte contre l’aliénation postcoloniale. Une acculturation décrite par Amine Maalouf en termes sincères : Nous sommes les désorientés.

Mort à 36 ans, son étoile a brillé et brûlé trop vite. Mais si sa destinée s’apparente à celle du météore, sa mémoire et ses idées sont toujours d’actualité. Terriblement d’actualité.

Voici un extrait de la préface rédigée par J.P Sartre pour Les Damnés de la Terre, qui fut saisi par la police Française chez son éditeur François Maspero quelques jours après la mort de Fanon, car le livre « menaçait la sécurité de l’Etat » :

« … Et si vous murmurez, rigolards et gênés : “ Qu’est-ce qu’il nous met ! ”, la vraie nature du scandale vous échappe : car Fanon ne vous “ met ” rien du tout ; son ouvrage – si brûlant pour d’autres – reste pour vous glacé ; on y parle de vous souvent, à vous jamais. Finis les Concourt noirs et les Nobel jaunes : il ne reviendra plus le temps des lauréats colonisés. Un ex-indigène “ de langue française ” plie cette langue à des exigences nouvelles, en use et s’adresse aux seuls colonisés : “ Indigènes de tous les pays sous-développés, unissez-vous ! ” Quelle déchéance : pour les pères, nous étions les uniques interlocuteurs ; les fils ne nous tiennent même plus pour des interlocuteurs valables : nous sommes les objets du discours. Bien sûr, Fanon mentionne au passage nos crimes fameux, Sétif, Hanoi’, Madagascar, mais il ne perd pas sa peine à les condamner : il les utilise. S’il démonte les tactiques du colonialisme, le jeu complexe des relations qui unissent et qui opposent les colons aux “ métropolitains ” c’est pour ses frères ; son but est de leur apprendre à nous déjouer. »