Expo : Serpientes à l’appartement 22, la poétique du tissage

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Installation, photo : L’appartement 22.

 

On se croirait dans un roman d’Agatha Christie, mais l’appartement 22 n’est pas le moins du monde un endroit sinistre : situé en plein cœur de Rabat, il s’agit de l’un des premiers lieux indépendants de création artistique contemporaine au Maroc, fondé par Abdellah Karroum en 2002, où se réunissent régulièrement des artistes venus du Maroc et d’ailleurs. Du haut de son balcon, l’espace donne magnifiquement sur le Boulevard Mohammed V : foule, palmiers et pigeons à ses pieds.

L’appartement 22 n’est pas simplement un espace d’exposition, c’est avant tout un espace de production artistique : les œuvres exposées sont le fruit d’une collaboration unique entre l’espace et l’artiste résident. Toute production prend alors source dans le lieu de résidence et reste profondément liée au contexte historique, géographique et sociale et à la culture locale. Chaque résidence artistique aboutit à une exposition et peut également programmer des rencontres et des Workshop ouverts au public.

Du 26 février au 15 Mai 2016, l’espace accueille l’exposition Serpientes de l’artiste mexicaine Aurora Pellizzi, un travail qui explore la fertilité et le rôle de la femme dans la société en tant que productrice. Après avoir longtemps enquêté autour des pratiques textiles traditionnelles à Oaxaca, c’est au Maroc qu’elle mène ses recherches, d’abord à Fez puis au Moyen Atlas, dans la communauté de Sefrou, où elle échange plusieurs discussions avec les femmes tisserandes berbères, ce qui lui permet d’établir plusieurs similitudes entres les deux pays. 

 

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Aurora Pellizzi & Natalia Valencia à l’atelier de tissage de Sefrou (Maroc), lors de leur résidence de recherche en 2015.

Une poétique du tissage

Le tissage, étant une activité proprement féminine, est un moyen de puissance, d’autonomisation  et d’indépendance financière pour les femmes. C’est aussi un territoire secret où celles-ci  se confient dans un langage codé, dans lequel elles reproduisent l’univers. Au delà de la confection d’un simple objet, le tissage est un support d’expression où elles donnent libre cours à leur imagination et à leur sensibilité.

C’est aussi l’aboutissement d’un long processus de travail et de longues heures d’exercice. Chaque bribe est le récit d’une journée. Aujourd’hui, à l’heure de l’industrialisation, la pratique du tissage parait anachronique. Bien loin des rythmes accélérés de la machine et des productions déshumanisées, le tissage d’une pièce est un long cheminement qui se vit. Il se façonne à la main, trahit l’irrégularité du geste, les soubresauts de l’âme, laissant place au hasard, à l’erreur et à l’improvisation.

L’expo

Serpientes. Des serpents, des idées, des fils, qu’on assemble et qu’on croise, afin d’en faire une seule pièce. Pour restituer fidèlement l’esprit du tissage, dont s’est imprégné l’artiste, la description ci-dessous s’est faite de façon décousue. Comme pour défaire les fils entrecroisés du tissage afin de déceler ses mystères.

 

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Vue générale de l’exposition « Serpientes », L’appartement 22. (c) Baptiste de Ville d’Avray

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Vue générale de l’exposition « Serpientes », L’appartement 22. (c) Baptiste de Ville d’Avray

Couleur pourpre, mauve antique, s’étale mystérieusement sur le sol.

La couleur imprégnant les tissus est produite par une alchimie d’organismes vivants, les pigments naturels sont extraits d’insectes.

Un corps apparaît. Des silhouettes du corps impriment une grande toile de tissu : Burgundanga. Le mot désigne une boisson narcotique à base de fleurs. Le corps est source de savoir et d’actes de sorcellerie cachés.

Les femmes tissent, telles des araignées.

Les mains se répètent, infatigables. Des mains savantes et habiles. Des mains protectrices, « Khamsa », pour contrer  le mauvais œil.

Les motifs se répètent, inlassablement. Des motifs berbères, des losanges.

Le tissage est un cadre visuel, tel une toile où les femmes restituent le monde et reformulent ce qu’elles absorbent. Des connaissances anciennes, aux images pixelisées de notre époque.

Chaque fil est un vers, chaque ouvrage est un poème.

Un champ sémantique, une parole libre.