Entretien avec Philippe Pozzo di Borgo : L’homme qui a inspiré « Intouchables ».

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  • jeudi 9 mai 2013 à 20:21 GMT

Le 20 avril dernier, l’Ecole de Gouvernance et d’Economie (EGE) de Rabat a accueilli un TEDx sous le thème :  » La Raison de Vivre ». Des conférenciers de taille nous ont parlé de leurs combats, des causes qui leur tiennent à coeur et dont ils ont fait leur raison de vivre. Se sont succédés sur l’estrade de la salle de conférence de l’EGE, Omar Sayed (Nass El Ghiwane), Najib Mikou (Directeur de l’OCE), Zakia Daoud (Journaliste et auteure), ou encore l’humoriste  Hamza Tahiri alias Miz. La conférence a été présentée par Ikram El Ghinaoui (Journaliste et Chroniqueuse) et marquée par les prestations d’une Chorale Gospel qui a enchanté l’assistance.

C’est dans le cadre de ce TEDx que nous avons eu l’occasion de nous entretenir avec l’un des invités de marque de cet évènement : Philippe Pozzo di Borgo.

PPD

Jusqu’à 42 ans, Philippe Pozzo di Borgo avait tout pour lui : une épouse, une famille, un boulot de responsable patron dans un grand groupe. La vie lui souriait. Le 23 juin 1993, il est victime d’un grave accident de parapente qui lui fait perdre l’usage de ses membres. Il devient tétraplégique. Trois ans plus tard, il perd son épouse. Cette succession d’évènements tragiques le plonge dans une profonde dépression. Abdel Sellou est son auxiliaire de vie. Il l’aide à sortir de l’impasse et à retrouver le goût de la vie. Son  histoire a intéressé deux réalisateurs Français : Olivier Nakache et Eric Toledano. Ils en ont fait la réussite cinématographique française de 2012 : Intouchables.

A : Quelle a été votre réaction quand vous avez appris que votre histoire allait être adaptée au cinéma ?

PPB : J’ai eu plusieurs propositions d’adaptation, de grands noms du cinéma.  J’ai toujours refusé parce que les scénarios que je recevais abordaient mon histoire par le bout misérabiliste, triste et dramatique. Je n’ai jamais considéré que le handicap était un drame. Le drame, c’était le fait d’avoir perdu mon épouse.  Nous étions sur un autre mode avec Abdel, un mode de franche rigolade. Ensuite, j’ai rencontré ces deux jeunes réalisateurs français talentueux et drôles. Ils m’ont montré leur scénario, j’ai trouvé qu’ils avaient le ton juste. Je l’ai retravaillé avec eux. J’étais heureux que l’on puisse faire du film quelque chose de marrant et non pas dramatique.

A : Est-ce que, selon vous, c’est cet aspect marrant qui explique la réussite du Film ?

PPB : Oui, mais pas seulement. Cela va bien au delà de cet aspect. Tout d’abord, le film bénéficie d’excellents acteurs, d’excellents réalisateurs et d’une excellente équipe de tournage. Ensuite, si ce film a eu autant de succès, plus de cinquante cinq millions de téléspectateurs dans le monde entier, c’est que l’histoire est dans l’air du temps.  Ce n’est pas uniquement les  réalisateurs ou les acteurs, le film provoque quelque chose chez le spectateur. Notre société est en crise. Une crise gigantesque, une crise d’individualisme qui se traduit dans une financiarisation dangereuse et  poussée à son extrême . Cela terrorise les gens.  Quand les spectateurs sont en salle, ils sentent le stress monter d’un cran. Ils pensent qu’ils vont y passer eux aussi. Ils ont l’impression qu’ils vont être exclus. Ensuite, ils voient deux gars complètement paumés. Abdel est un gars qui sort de prison, et moi je suis physiquement détruit, moralement détruit par l’absence de ma femme. Ces deux gars peuvent s’en tirer en s’aidant. Le fait de s’aider mutuellement se présente comme une alternative pour sortir de la crise. Ils applaudissent parce qu’ils ont trouvé une solution qui leur plaît.

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Abdel et Philippe Pozzo Di Borgo

A : Le film « Intouchables » est inspiré de votre livre autobiographique  » Le Second Souffle  » paru en 2001, est-ce que l’adaptation cinématographique est en adéquation avec le livre ?

PPB : Le livre était plus tragique à l’époque, il a été écrit au moment où je ressentais le plus l’absence de mon épouse. Je l’ai réécrit avec abdel récemment. La version récente est plus en phase avec le film. Bon bien sûr, je ne fais pas appel à des prostituées, je ne porte pas de diamants à l’oreille et Abdel ne sait pas danser. (rires)

A : Racontez-nous votre première rencontre avec Abdel !

PPB : Cela se passe exactement comme dans le film, les réalisateurs n’ont rien inventé. (rires) Abdel débarque en baskets chez moi pour demander du travail. Et moi, j’en avais marre de ces gens très gentils, pleins de bonnes intentions. J’avais besoin de bien plus que de compassion. Je voulais qu’on me considère comme un être valide, au moins dans ma tête en tout cas. Et Abdel n’en avait rien à faire de ma tétraplégie…

A : A quel point Abdel vous a aidé à sortir de l’impasse?

PPB : Abdel m’a remis sur pied. Après le départ de mon épouse, j’étais dans une phase de dépression. Abdel m’a sorti de mon lit et nous sommes allés un peu partout. Nous n’avons pas arrêté de voyager. Au bout de dix ans, il m’a ramené au Maroc où j’ai rencontré mon épouse. Nous pouvons dire que Abdel m’a remis le pied à l’étrier.

A : Maintenant que vous êtes installé à Essaouira au Maroc où vous vivez avec votre épouse et vos enfants, et que la vie a l’air de vous sourire à nouveau. Vous sentez-vous heureux ?

PPB : Oui, bien sûr. On est heureux quand on sent qu’il y a quelqu’un qui nous regarde et qui nous fait ressentir que l’on existe.  Je ne peux pas dire que mon fauteuil soit très sexy (rires). Néanmoins, tous les jours passés avec mon épouse et mes filles, c’est le bonheur absolu.