Dialy brise la loi du silence

  • Arts  - Scène
  • jeudi 4 juillet 2013 à 18:55 GMT

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La salle de la FOL était comble le vendredi 28 juin au soir, où le public est venu assister à la deuxième représentation à Casablanca de « Dialy ». La pièce étale le parcours d’une femme marocaine depuis son enfance et expose la pression sexuelle qu’elle subit de l’école, des parents, de la société et de la religion.

L’œuvre, montée par la compagnie de théâtre Aquarium située à Rabat, est le fruit de deux ans de travail. Tout a débuté par un atelier de parole qui a réuni des femmes de différentes couches sociales et les a toutes confrontées à débattre de l’impensable : leur corps, et cela de la manière la plus simple et la plus directe qui soit. Parmi les problématiques relevées : leur relation avec leur corps, définir un vagin, ce qu’il représente, l’image que l’homme a de ce corps, comment ce corps est vu dans l’espace public…

L’expérience a duré sept mois, et n’a pas toujours été facile : « pour certaines femmes, on a dû procéder de manière individuelle », explique Naima Oulmakki, responsable des relations publiques d’Aquarium. « Les entretiens ont provoqué des émotions très fortes, parfois traduites en pleurs… » Pas toujours évident d’aborder un sujet auquel la loi du silence a toujours été imposée, encore moins de parler d’expériences traumatisantes, comme le viol. Les témoignages ont révélé que celui-ci pouvait être le fait du mari, pendant la nuit de noce, ou des « intellectuels », ceux dont on ne s’attend pas toujours. Les participantes ont aussi pu discuter du harcèlement sexuel dans la rue, de « l’koubt », mot qui renvoie à la répression chez la femme de sa sexualité.

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La pièce

C’est ces 150 témoignages enregistrés qui sont revécus par les trois comédiennes sous la forme de souvenirs et d’introspection : ce que leurs parents leur ont appris (ou pas), les leçons de la société, le fatalisme acquis dans la mentalité marocaine, la culpabilité maladive, un culte de la virginité et des superstitions qui frisent le ridicule. « Cette culture, qui touche à l’émotion marocaine, est en nous, revendique Naima Oulmakki. Elle ne peut être ni exportée et ni importée. C’est cette émotion sincère qu’on veut montrer et qui fait la profondeur de la pièce. »

Il faut ensuite parler sur scène du vagin, un « vide » dont le nom en arabe ou en dialecte marocain n’est même pas sûr. Dur de le confronter, puisqu’il n’est même pas possible de le regarder de face. Le meilleur moyen d’affronter cet ovni, « source de leurs frustrations et de tous leurs problèmes », est de le personnifier. Alors les trois femmes, perdues, aliénées, se métamorphosent en chikhates et se mettent à le chanter, elles répondent au machisme par la misandrie. Puis des thèmes plus graves comme le viol et le mariage forcé, sont tour à tour abordés sous la forme de l’émotion et de la dérision. Mieux vaut en rire, même s’il ne faut pas oublier qu’il s’agit d’un problème bien réel.

En plus de la FOL de Casablanca, la pièce n’a pour l’instant été jouée qu’à Rabat, dans l’institut français, Goethe et Bahnini. Beaucoup de salles l’ont refusée, bien que, selon Naima Oulmakki, le ministre de la culture l’ait implicitement soutenue sur un plateau télé au nom de la création artistique. Des débats sont organisés avant et après la pièce : « on ne dit pas qu’on change les mentalités, mais on fait bouger les choses, on fait questionner, on laisse les gens s’exprimer. » Le théâtre Aquarium, qui existe depuis 1994 et œuvre pour le social depuis 2000, a milité pour d’autres causes marocaines comme le code de la famille, le travail de la petite bonne. « Le code la famille n’était pas accepté par beaucoup de gens dans les zones rurales, alors c’est là qu’on a décidé de jouer la pièce, dans les cours des écoles, les stades de tout le Maroc rural ». En ce qui concerne Dialy, quatre autres représentations dans d’autres villes sont prévues dès le mois de septembre.