De lecture et de pensée

  • Livre 
  • mercredi 30 janvier 2013 à 17:48 GMT

Oscar Wilde, dans Le Portrait De Dorian Gray disait, par la langue de Lord Henry que:  »nous vivons dans un âge qui lit trop pour être sage ». Le génie de l’illustre écrivain s’affranchissait donc, déjà, du classicisme contemporain de l’époque, consistant à glorifier la lecture, incommensurablement et sans aucune once de questionnement. Ce siècle, le notre, est loin de ces hauteurs, du moins dans son ensemble, mais, par endroits, et chez certains individus, ceux que l’on qualifierait d’élite, on accuse cet excès de lecture, qui ne saurait être condamnable dans son essence, mais plutôt dans ses conséquences.

Au fil des livres, il se développe une certaine apathie cognitive chez le lecteur, qui n’en devient qu’un réceptacle des idées d’autrui. Plus grande est l’estime qu’il porte à celui qu’il lit, plus enclins il sera à embrasser ses idées, de la façon la plus passible possible. On lit, on lit et relit, et notre aliénation n’a de limites que notre souffle à ce faire. On pourrait y voir une opportunité d’évasion, un échappatoire d’un monde qu’il devient à la mode de traiter de cruel: mais, à trop s’échapper, on perd tout espoir de retour. L’excès vicie tout, même la plus noble des pratiques: Dieu ne recommandait-il pas la modération en toute chose, même dans Son culte, qu’Il étendait à d’autres actes non nécessairement à caractère spirituel ! Là où l’on voit une personne cultivée, à la bibliothèque personnelle pleine d’ouvrages, ayant achevé tous les classiques et s’aventurant désormais chez les écrivains contemporains, on pourrait voir un ramassis d’idées étrangères, acquises non atteintes, et sans touche personnelle aucune.

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La pensée peut-elle ceci dit se suffire à elle même, sans s’abreuver d’autrui? Comment ce faire sans se pervertir, s’effacer, étouffer le cri du moi qui réclame justice.  A cet effet, il faudrait descendre des génies à des hauteurs terrestres, questionnables. C’est possible, en principe, puisque la vérité est une recherche pour tous les mortels, de Socrate au Prasson ! Et que devant la silencieuse muraille du monde nous sommes tous dehors, ègaux par ce si ce n’est que certains lui jettent des caillous, d’autres des lances.  Qui de nous l’entame le plus, nul ne sait. En pratique, il y faut de l’égo, beaucoup d’estime de soi. Ceci dit, il y’a quelque chose de vil dans le fait de ne que rapporter, auquel en homme qui se respecte il se doit de pallier.

Faut-il abandonner la lecture pour autant? L’expérience des jours suffit-elle à nourrir la pensée? Et ne serait-ce pas tomber dans le même dilemme que de nourrir celle-ci de quelque chose d’autre qu’elle même? La méditation suffirait-elle? Et quels caractères, quelles forces de l’esprit se doit-il développer pour qu’elle repaîsse à satiété et bon sens et égo? Et qu’est ce que méditer sinon comparer les thèses de tous? Peut-on, comme prétendait le fameux Hay Ibn Yakdan, arriver à abreuver notre soif, éluder les mystères de ce monde, par le seul recours de la logique et de données concrètes ? Le cerveau, notre cerveau, peut-il, dans sa faiblesse et sa finitude, se soustraire à tous, et trouver le vrai par ses seuls moyens. Il est indubitablement hors de question que ce soit le cas. On n’aurait sinon pas besoin de livres divins, et tous seraient des savants: le monde serait perdu depuis belle lurette.
Et, dans un univers parallèle où comme dans notre sommeil le temps perdrait de son incisif et de son immédiat,  où il s’élongerait pour permettre de vivre tant qu’on le voudrait, où notre vie compterait assez de jours pour pouvoir tout lire et tout étudier, l’humanité  épuiserait-elle le champ des possibles pour que l’étude soit exhaustive?

Que de questions, d’entraves face à la vérité, à la recherche de laquelle nous sommes condamnés, au-delà de notre vouloir. Le secret, à mon sens, réside dans le milieu: Lire, certes, mais rester soi dans ses lectures. Lire, mais ne pas s’assujettir. Lire, mais aussi vivre, car l’expérience imprime mieux la sagesse, la connaissance aux âmes: elle n’a pas la faiblesse de la vacillante mémoire, ni la souillure de l’Autre, elle est intrinsèque, éternelle.