Damien Saez, le spleen d’un chanteur maudit

Mise à jour du 22 juin 2016

« Cœur infini face au néant,— la poésie face aux tyrans/ en poing levé pour nos pays — la poésie du résistant »… Le pamphlétaire romantique surprend son public par un retour original, sur les réseaux sociaux cette fois, lui qui rejette pourtant les médias. Toutefois il ne se montre pas, il se contente de glisser tacitement quelques indices portant sa griffe et sa légère ironie reconnaissables par les quelques milliers d’initiés.  Damien avait tenu en haleine ses fans pendant des jours sur sa page facebook à travers plusieurs messages télégraphiques pour le moins énigmatiques promettant une annonce lors du 16/06/2016 et invitant ses fidèles à se tenir prêts devant leurs écrans. Canular ou véritable retour du « messie »? On est en tout cas surpris par la capacité de l’artiste à envoûter encore et toujours son public comme en témoignent les commentaires chaleureux et encourageants réclamant des nouveautés au chanteur. Le jour-J, à « 22h tapantes », Damien Saez lance finalement un clip poétique mettant en scène un mime aux airs de Charlot qui serait incarné par Saez-même et qui plante sur une plage des fleurs ressemblant à des pierres tombales qui hérissent un cimetière (« A l’heure des guerres des champs d’horreur/ faire de la terre des champs de fleurs »). Un court-métrage accompagné d’un texte sublime qui promet une tournée en mars et avril 2017, un album et un projet s’étalant sur 365 jours de juillet 2016 à juillet 2017 qui s’intitule « Le Manifeste » dont il fait l’annonce dans cette video initialement postée sur son site Culture contre culture qui lui sert à mettre en ligne les détails de son projet.

Saez Le manifeste


Billet du 5 septembre 2014

Considéré par certains comme un chanteur incompris au timbre baudelairien, c’est un provocateur selon d’autres avec un petit côté Gainsbourg. D’autres encore le jugeront engagé par sa volonté de s’élever au rang d’un autre Zola, mais du monde de la musique cette fois-ci. L’allusion en est pour le moins faite à travers son album « J’accuse » paru en 2010 où il dénonce véhémentement la société de consommation. Mais qu’importe! Qu’on connaisse son nom ou pas, qu’on l’apprécie ou non, à cappella ou au son d’une guitare, la voix à la fois douce et révoltée de ce bohémien nous parle à tous. Les mots sincères de ce poète maudit nous émeuvent, nous enragent, nous attristent et nous apaisent. Saez n’est pas seulement poète, c’est un orfèvre qui fignole ses vers comme un bijou à les faire paraître presque spontanés. Affranchi de toute métrique, la musicalité n’en est que plus renforcée et plus harmonieuse. Le chanteur semble puiser son inspiration dans les tourments romantiques des chagrins d’amour. L’amour, un thème récurrent qui est à la fois son égérie et la flamme qui le consume.

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Né en 1977 d’un père d’origine espagnole et d’une mère algérienne, le jeune savoyard effectue une réelle percée dans les milieux musicaux parisiens dès 1999. Il est vite reconnu et conquiert le public avec des titres tels que « Jeune et con » (premier album sorti à l’âge de 22 ans), « Putain vous m’aurez plus » ou encore « Le cavalier sans tête ». En 2002, le chanteur s’indigne face à la montée du FN, sa chanson « Fils de France » qu’il compose et met en ligne entre les deux tours des présidentielles sonne le glas de la tolérance et prévient les Français de cette « amnésie suicidaire » qui leur fait oublier leurs valeurs et leurs idéaux. Il prend l’énorme risque en 2005 de rompre son contrat avec la maison de disque Universal et devient dès lors son propre producteur. Damien Saez est aussi connu pour cette prétention qu’il assume en évitant les médias, un choix selon lui qui lui permet de rester en accord avec les idées qu’il véhicule. Intermittent pendant une certaine période, il revient en force dès 2007. En février 2013, il lance son album « Miami » qui connaît un franc succès. L’artiste entame alors une tournée des grandes salles de la France métropolitaine mais aussi de la Belgique.

http://www.dailymotion.com/video/x5731w

Aujourd’hui « SAEZ » est devenu synonyme de révolte, d’indignation face à une société matérialiste, d’hyper-consommation, dépassée par le progrès et qui manque plus que jamais de poésie.  Le chanteur s’est forgé un style propre à lui, il n’a pas cherché à « américaniser » la chanson française comme le font souvent certains de ses contemporains, il l’a réinventée, il a comme revisité des pages du dictionnaire  ou dépoussiéré les brouillons de Verlaine en leur donnant une deuxième vie dans un contexte plus moderne. Le pamphlétaire ne manque pas de se distinguer de l’industrie musicale, et ses textes se réclament de gauche et se font porte-paroles d’une France qui crie sans être entendue, une France affligée. Saez utiliserait la même encre qu’ont utilisé les Naturalistes souvent pessimistes mais réalistes sur le sort de l’humanité. « Ma petite couturière », chanson à la tonalité très sociale, rappelle tristement l’histoire lointaine de Germinie Lacerteux des frères Goncourt et fait écho à la classe ouvrière plus généralement.  Certaines répliques issues des chansons de l’artiste sont devenues cultes, en voici quelques-unes qu’Artisthick a pris le plaisir de vous servir:

« Celui qui m’a fait voulant faire de moi l’immortel
Invincible il a fait l’armure mais il a oublié le cœur
Puisqu’on a fait mon âme dans un acier linceul
C’est de l’humain tout entier dont moi je porte le deuil »

– [Extrait] – Le Cavalier Sans Tête –

« Tous les levers du jour, sans toi, ne se relèvent pas. » 

« Et si deux tours manquent à New York mon amour toi tu manques à moi »

[Extrait] – Les Meurtrières –

« A Saint Petersbourg
La neige tombe
C’est Dieu qui pleure
L’histoire du monde
Des perles qui tombent
Comme si le sang du ciel
Couvrait le siècle rouge
D’un drapeau blanc »

– [Extrait] – Saint Petersbourg –

« Ami prend ma lanterne car j’ai perdu ma flamme,
Mon amour est parti,
Elle a jeté mon âme à bouffer au néant me laissant le cœur vide,
Elle a fait des fertiles des averses,
L’aride. »

– [Extrait] – Putains, vous m’aurez plus –

« Oh non l’homme ne descend pas du singe,
Il descend plutôt du mouton »

– [Extrait] – J’accuse –

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Baignant dans une gaieté triste comme tout artiste vagabond et en quête de lui-même, Saez noie sa mélancolie dans le vitriol. Certains placent l’alcool et la drogue à l’origine de sa prise de poids rapide durant ces dernières années. Personnage sombre, mystérieux et austère fuyant la lumière des projecteurs, Damien Saez  est devenu un monument de la chanson française. Le timbre de sa voix, son air pensif et ses yeux innocents qui écarquillent sont reconnaissables entre mille. Dorénavant, comme on dit que l’on écoute du Brel ou du Brassens, on dira que l’on écoute du Saez!

 

(Dédicace à Amélie Poulain)