Coup de coeur : Une librairie des plus « Insolites »

  • Livre 
  • jeudi 14 mars 2013 à 21:03 GMT

Sur une rue piétonne au cœur de Tanger, face au Détroit de Gibraltar, se situe depuis janvier 2010 la petite librairie « Les insolites ». Sa taille ne reflète pas son rayonnement dans la ville. Elle est en effet devenue très vite un lieu incontournable de la vie artistique et culturelle tangéroise. Organisant des signatures de livres, des expositions et d’autres évènements culturels, elle réunit fréquemment la population de Tanger et d’ailleurs afin de partager et promouvoir une passion commune : le livre et l’art. Ce succès grandissant est notamment dû aux constantes innovations, nouvelles idées et dynamisme de la jeune équipe de la librairie. Rencontre avec Stéphanie Gaou, propriétaire des lieux, qui nous dévoile les clés de sa réussite.

Stéphanie Gaou, propriétaire de la librairie "Les Insolites"

« Libraire, ce n’est pas un métier, ni même une vocation, c’est un sacerdoce. »

Artisthick – Bonjour Stéphanie, nous vous remercions d’avoir répondu présente à cet entretien. Nous sommes en effet très intéressés par votre travail et l’énergie que vous mettez dans votre librairie « Les insolites» et nous aimerions en savoir plus pour partager votre projet avec tous les marocains, et ainsi en faire un exemple pour tous les jeunes voulant s’investir dans le milieu de l’art et de la culture. 

Mais d’abord, parlons un peu de vous et de votre parcours. Quand est-ce que vous vous êtes installé à Tanger et quand est-ce qu’avez-vous décidé d’ouvrir la librairie «Les insolites» ? Pourquoi ce nom d’ailleurs ?

Je suis arrivée à Tanger en 2004 avec l’intention plus ou moins déterminée d’ouvrir un espace où la culture serait un point de ralliement, sorte de centre névralgique pour motiver les rencontres, les échanges, le partage. L’idée de départ, bien sûr, c’était aussi de redonner à Tanger son statut de ville artistique et inspirante, débarrassée cependant des figures du passé et de son mythe, parfois pesant pour les artistes contemporains. Il fallait créer un lieu ancré dans une temporalité présente histoire de décomplexer la création moderne. C’est en 2009 que je me suis décidée, après avoir jeté mon dévolu sur un petit local de la rue Velazquez.

Parce que ce projet était connoté comme étant assez marginal – un tel espace n’existait pas à Tanger, hormis la Cinémathèque dans un autre domaine culturel – j’ai souhaité en incarner immédiatement le décalage en choisissant un nom qui éveillerait l’intérêt et contournerait la nostalgie maladive qui touche la ville. Avec un nom pareil, je voulais inviter les non-conformistes, les curieux, les amoureux du Maroc, les libres d’esprit à se pencher sur ce qui fait Le Maroc maintenant. Il faut considérer cet espace davantage comme un cabinet de curiosités où le livre trône en maître que comme une librairie généraliste.

Aviez-vous déjà ce projet en tête auparavant ? Tanger, ou le Maroc en général, étaient-ils une destination prédéterminée ? Pourquoi finalement une petite librairie dans la Rue Velazquez, une ruelle peu fréquentée à l’époque de l’ouverture de la librairie, et non la Médina ou la Kasbah qui sont des endroits plus «classiques» ?

C’est à Nice qu’a commencé à germer l’idée d’un espace comme les insolites. Même si à ce moment-là, ce n’était qu’un fantasme, je ne disposais pas de fonds suffisants pour le concrétiser. Et j’ai du attendre 5 ans avant de me décider à mener à bien le projet à Tanger. « Pourquoi Tanger ? » m’a-t-on souvent demandé. Je n’ai jamais su dire. J’ai coutume de croire que nous sommes appelés par un lieu et qu’a certains moments de notre vie, il faut répondre aux exigences de ce lieu, à ses impératifs. Mon parcours professionnel ne m’a jamais tracé une voie pour le Maghreb, j’étais plutôt attirée par l’Angleterre, la Russie, l’Afrique Noire. Mais voilà, il y a eu une première visite, puis une deuxième et encore une autre, et ainsi de suite. Et j’ai attrapé le virus du Maroc, je n’ai plus voulu en partir. Et surtout, Tanger est une ville multiple, aussi répulsive qu’attirante. Il est difficile de s’y fondre, mais c’est cette exacte difficulté qui en donne toute la saveur.

Pour un commerce, je pense qu’un des critères majeurs, c’est un emplacement dynamique, qui brasse du monde, où il y a du passage. La médina ou la Kasbah, quartiers très fréquentés des touristes, ne voient pas beaucoup « passer » la clientèle marocaine. Or, j’ai aussi ouvert pour les Tangérois et autres Marocains en visite dans la ville et je tenais à ce que le lieu soit en plein centre, cœur bouillonnant de la vie tangéroise. Et puis la rue est piétonne, donc vivante mais préservée de la pollution du boulevard, avec une belle vue sur le Détroit et le Rocher de Gibraltar quand le temps est au beau. Ce n’est pas rien.

« Il faut considérer cet espace davantage comme un cabinet de curiosités où le livre trône en maître que comme une librairie généraliste. »

Depuis l’ouverture en 2010, la librairie s’est développée, étant aujourd’hui une salle d’exposition et un salon de thé aussi. Pourquoi ces changements ? Le nouveau concept plaît-il plus ?

Il n’y a pas eu de « nouveaux » aménagements aux insolites depuis son ouverture en janvier 2010. Dès le début, j’ai voulu ce lieu également comme espace d’exposition pour la jeune photographie marocaine. Nombre d’artistes émergents – et à présent, souvent confirmés, je pense à Hicham Gardaf, Raphaël Liais du Rocher, Nora Houguenade, Mehdi Jassifi – ont fait leurs premiers pas ici et pour ceux dont le talent est vraiment au rendez-vous, ont été propulsés sur la scène nationale ou internationale très rapidement. C’est une belle fierté pour l’équipe. Mais pas seulement. La galerie les insolites a aussi reçu Denis Dailleux, Emilien Urbano, Jean-Pierre Loubat, etc. des artistes européens qui ont tissé des liens forts avec le Maghreb. Il est vrai que de fil en aiguille, nous avons diversifié les activités. Nous travaillons avec de jeunes créateurs (la marque Rock Da Kasbah notamment), des dessinateurs (Yassine Morabite), des street-artists (l’artiste peintre Anuar Khalifi), des vidéastes (Said Afifi). Il nous est arrivé de prêter le local pour des jam sessions musicales. Depuis toujours, nous avons misé sur le choix, l’hétéroclite, ne voulant pas confiner le lieu à un public trop fermé, trop intellectuel, voilà quel était le credo.

Rencontrez-vous des difficultés à faire vivre «Les insolites» à cause du peu d’intérêt qu’ont les marocains pour la lecture et le livre ? Nous le savons, les marocains ne lisent pas, ceci étant l’un des plus grands fléaux dont souffre notre pays. Que faire dans ce cas lorsque l’on est propriétaire d’une librairie ? Essayez-vous d’augmenter cet intérêt en vendant certains livres plutôt que d’autres ? Quels sont les évènements qui ont eu le plus de succès auprès du public marocain par exemple ?

Il y a, en effet, pénurie de lecteurs au Maroc. Toutes les causes ont été abordées et aucune n’est jamais vraiment la bonne : le peu de moyens financiers par foyer, trop de disparités dans les langues pratiquées sur le territoire, etc. Il est clair que la lecture n’est pas ancrée dans les mentalités : on ne voit presque personne dans les espaces publics – moyens de transport, café, etc. – avec un livre à la main. Est-ce pour cela qu’il faut pénaliser celles et ceux qui veulent lire ? Je ne le pense pas. C’est l’offre qui fait la demande. Je suis toujours persuadée que si l’on se contente de constater qu’il n’y a rien à faire, alors on va droit dans le mur. Je vois que beaucoup des clients de la librairie sont marocains et ont envie de lire, ils sont curieux, ouverts sur les autres, ils ont même besoin des livres. Donner envie de lire pour moi, c’est une nécessité. Les livres m’ont souvent sauvé la mise, voire la vie. Je suis là, à mon modeste niveau, pour transmettre cette passion et je n’aborde pas la situation en terme financier, mais humain.

Faire vivre une librairie de nos jours, dans n’importe quel endroit du monde, cela tient du miracle. Je dis toujours : « Libraire, ce n’est pas un métier, ni même une vocation, c’est un sacerdoce. » Il y a du religieux dans le libraire, du sacré. Il doit avoir du flair, être à l’écoute, raisonner, être sensitif, être pointu, être tolérant. Il ne peut pas se contenter de vendre un livre, mais doit provoquer une rencontre entre le livre et le futur lecteur. Rude tâche. Mais belle.

Vitrine

Dans le même sens que la question précédente, la notoriété de la libraire existe-t-elle seulement parmi une certaine «élite avant-guardiste» ? Avez-vous des projets d’élargir votre public ? Quelles seraient vos stratégies dans ce cas pour le faire ? Travaillez-vous avec d’autres institutions/lieux d’art de la ville pour toucher une nouvelle clientèle ?

Je ne sais pas si la librairie n’est connue que d’un certain public avant-gardiste. Si tel est le cas, c’est que le lieu s’est tellement démarqué des commerces plus classiques qu’il a été reconnu de celles et ceux qui cherchent sans cesse le non-académique. Pour les autres, qui veulent un endroit plus conformiste et donc n’osent pas y entrer, je ne peux que les inciter à venir voir ce qui s’y passe. Et j’espère qu’ils seront surpris de ce que nous proposons.

Je n’ai pas un souci absolu « d’agrandir » la clientèle de la librairie. Je crois dans les projets pérennes qui s’inscrivent dans le temps, qui grandissent tous seuls, qui prennent racine et sens. Je n’ai pas le talent d’une business woman, loin s’en faut, ni l’âme d’une stratège. Je ne cache pas être assez loin des circuits institutionnels et déplore parfois le manque d’entraide entre professionnels. Mais je reconnais avoir un tempérament trop rétif pour me laisser dicter quoi que ce soit, ce qui explique le soin que nous cultivons d’être le plus possible à contre-courant, et donc, hors des réseaux habituels.

Ce que vous faites pour la ville de Tanger est merveilleux. Vous faites rayonner ses artistes et les artistes qui y sont de passage en faisant ressortir ses influences africaines, arabes et européennes. Pourquoi ce choix de faire ressortir l’art local dans votre librairie ?

Quand j’ai ouvert les insolites en janvier 2010, les artistes que je connaissais n’avaient encore que peu d’endroits où exposer. Depuis, bien sûr, cela a changé et je ne peux que m’en réjouir pour la ville de Tanger qui mérite qu’on redore son blason. J’ai grandi dans un milieu familial où la sensibilité artistique était galvanisée au quotidien. Là déjà, une enfance un peu atypique, en grande solitaire. Ce que j’en ai gardé, c’est une curiosité immodérée pour la création, pour l’écriture, pour la lecture. On peut motiver le beau sans avoir beaucoup de moyens, je l’ai appris pendant mon enfance. Pendant que les autres enfants regardaient la télévision que nous n’avions pas à la maison, ou faisaient du sport ou partaient en vacances, j’avais la chance d’aller au musée, au cinéma, d’écouter beaucoup de musique, de faire de la danse. Ce sont des activités qui forgent un certain sens de l’esthétique et une exigence vis-à-vis du talent artistique. Je n’ai pas toujours fait de bons choix dans ma programmation, mais mes élans étaient sincères et je n’en regrette aucun.

Pour tous les jeunes souhaitant réaliser leurs projets : « Ne craignez pas vos infinis. Faites-vous confiance, ne soyez pas votre pire ennemi. »

Comme nous l’avons déjà cité, la librairie est aussi une salle d’exposition. Plusieurs artistes y ont déjà exposé tableaux, sculptures et autres créations. Pouvez-vous nous parler de ces projets, et plus précisément de celui que vous menez en ce moment avec l’artiste Said Afifi ?

L’exposition de Said Afifi a eu lieu en février 2013. C’était la première fois que je laissais un artiste investir les insolites avec autant de liberté. J’ai aimé l’idée qu’il puisse s’approprier l’espace et ses contraintes pour en faire un projet artistique. Le résultat a intéressé un public varié. Le travail de Said n’est pourtant pas du tout « facile d’accès ». Il propose au public de repenser ses préjugés, de questionner les dogmes, à travers des installations vidéo, de la photo, du dessin. C’est une démarche avant tout intellectuelle qui peut paraître assez hermétique pour un public non prévenu. Mais là encore, avoir pu offrir aux Tangérois la possibilité de découvrir le travail d’un tel artiste – issu de l’Institut National des Beaux-Arts de Tétouan – c’est une belle gageure et je souhaite à Said une longue trajectoire, car il fait partie de cette génération d’artistes au Maroc qui se mettent sans cesse en danger. Pour moi, c’est cela l’art : aller vers ses défaillances, trébucher et essayer d’être en cohésion avec ses ressentis.

Comment trouvez-vous des contacts (artistes, écrivains, médias…) pour réaliser vos évènements ? Aviez-vous travaillé dans le milieu avant ou bien construisez-vous votre réseau au jour le jour ?

J’ai un parcours professionnel assez mouvementé, mais riche d’expériences qui me servent à présent. Je fus attachée de presse à Monaco, chef de produit dans l’édition médicale, chef de publicité dans un city guide, collaboratrice dans une agence de casting à Toulouse, professeur d’anglais. Toutes ces expériences m’ont appris une chose : ne pas avoir peur d’oser. C’est l’audace qui donne les clefs de l’épanouissement. Quand je vois le travail d’un artiste, ou quand je lis le livre d’un auteur qui me plaît, je n’hésite pas, je le contacte. Via les réseaux sociaux, contacter une personne est devenu extrêmement aisé. A moi d’être convaincante si je veux inviter tel artiste. Mais il y a aussi la réputation de la librairie les insolites qui dépasse les « frontières tangéroises ». J’ai la chance d’avoir fait un long travail de communication autour du lieu qui me donne la liberté de rencontrer beaucoup de personnes qui viennent à moi pour faire partie de l’aventure « les insolites ».

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Etait-ce difficile au départ de lancer le projet ? Que diriez-vous aux jeunes marocains désireux de construire leurs petits projets dans les milieux de l’art et de la culture ?

Il est toujours difficile de se lancer dans un tel projet. La concurrence est assez rude à Tanger, 4 librairies pour un public, somme toute, assez restreint, peu d’aides financières, pas de véritable subvention, je n’ai bénéficié d’aucune aide du Centre National du Livre en France, bref, ce fut un peu le parcours du combattant, mais le jeu en valait la chandelle. Et puis, j’ai toujours eu un côté assez libéral dans ma manière de travailler. Finalement, je n’attends pas de soutien de la part de qui que ce soit. C’est peut-être mon principal défaut : avoir envie d’être sans cesse autonome, indépendante. J’estime qu’il faut mettre en œuvre ses rêves, même s’ils restent souvent incomplets dès leur réalisation. Et je soutiens qu’il n’y a pas de « petit projet ». Il ne faut jamais se limiter. Les moyens financiers peuvent être une vraie barrière, mais commencer petit ne veut pas dire commencer mal. Je ne peux donc dire que ça à celles et ceux qui auraient envie de se lancer et ont encore peur : « Ne craignez pas vos infinis. Faites-vous confiance, ne soyez pas votre pire ennemi. » Pour cela, une fois les risques mesurés, une bonne dose de folie et d’inconscience est nécessaire. On ne fait rien sans déraison, j’en ai toujours été persuadée.

Enfin, quels sont vos projets d’avenir ?

Rien de très précis encore. Continuer à proposer des rencontres, des moments de discussions, des échanges. Mettre en ligne le site internet de la librairie. Confirmer la place de la librairie dans le paysage culturel tangérois. Et surtout, plus égoïstement, écrire et mettre en route la publication de mon deuxième ouvrage. Le premier est paru chez Al Manar Paris en avril 2012. J’aimerais bien pouvoir consacrer du temps à l’écriture pour le suivant, mais j’en manque souvent.

Pour en savoir plus sur les activités et les évènements organisés par « Les insolites », rendez-vous sur la page Facebook de la librairie.

Propos recueillis par Rim Filali Meknassi