Ciné: Marie Kroyer, ou le spleen féminin

Il est, parmi les gens,une croyance qui voudrait que les belles gens auraient la vie facile: la vie se déroulerait devant elles  comme un tapis rouge, aussi long que leurs premières rides,  sur lequel elles avanceraient, au son des clichés et des clameurs, un mètre phallocrate frustré à la fois. Ce stéréotype, fût-il avéré,  n’en est point  gage de félicité. On est image, on est création, on flirte avec l’objet. Après tout, On a dit de la beauté que c’était une promesse de bonheur, on n’a pas dit qu’elle fut tenue. La beauté, dans sa tyrannie, n’épargne pas le tyran, elle le flagelle autrement, à coups de solitudes, d’intellects négligés, de silences imposés. Animale, ses sujets n’ont  de recours que se soumettre à elle, ne fût elle que suggérée à l’esprit impressionnable du mortel, par d’autres mortels, plus nombreux ou plus  »influents ».

Marie Kroyer, le film à base d’histoire vraie, s’intéresse à son foyer le plus fameux, la femme, et aux vicissitudes de sa vie. Projeté lors de la semaine du film nordique chapeauté par nul autre que sieur Noureddine Lakhmari, il a subjugué l’audience par la force de son message et la puissance de l’émotion qu’on y distille.

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Marie, la divine Marie, la talentueuse Marie, est l’épouse d’un illustre peintre danois: Soren Kroyer. Point. de Marie Triepcke, elle est passée à Marie Kroyer, comme un legs, quoique  de  haute valeur. L’effacement commence déjà. Seulement, Marie aspire à plus. C’est très malheureux, que de n’être que le trophée de quelqu’un, d’y être condamné par tous, au delà de sa volonté, presque fatalement. Peintre émérite elle même, elle n’en est pas moins condamnée à l’ombre de son mari, adulé par tous, y compris elle même. L’ironie, c’est qu’elle a fait sa fortune en servant de modèle pour ses meilleures chefs d’œuvre. Entre Marie l’image et Marie la femme, il y’a un abîme de différence: l’image est belle et riche et  donc heureuse (au sens commun), la femme est malheureuse parce qu’en mal d’amour et de reconnaissance. Kroyer, le peintre génie aux accès de folie, le mari magnanime de façade, s’octroie les prérogatives du juge suprême:  il est juge de l’art, quoique sa subjectivité intrinsèque, quoique l’impact de cet aspect « tendance » de l’appréciation de l’art, la plupart étant profanes de la matière – Je vous défie d’aller, par exemple, voir la mona lisa ou las meninas (de Picasso) et  »ne pas les aimer », en public- On crée deux ou trois belles oeuvres, et l’inertie s’occupe du reste, on ne constate plus la beauté, on la cherche, la crée.  C’est une tyrannie d’une autre nature, celle de la société, du faiseur d’opinion, de l’appartenance à l’élite, du bling bling, du goût unique… Au moment fort du film, Kroyer convainc Marie dans un superbe monologe qu’elle n’a pas de talent, qu’il comprend sa condition, du haut de son olympe gouachée. Dans la vraie vie, l’art de Marie sortira au soleil, plus tard, après que se soit éteint l’astre de son mari, sous des cieux que le temps et la lutte ont rendus moins oppressants et un iota plus justes envers la femme.

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Il est difficile, quand on observe Marie Kroyer, le film ou l’histoire vraie, de ne pas faire le rapprochement avec une certaine Anna Karénina, la Marie russe au destin autrement tragique. La ressemblance est telle que, ne fût ce l’incompatibilité chronologique, on se serait demandé si Anna, la fiction, n’était pas Marie, maquillée pour des besoins de littérature :  Kroyer pour Karénine, Hugo pour Vronski, Vibeke pour Serioja…Anna et Marie, ont toutes les deux souffert, du fait de leur  »condition » de femmes en des âges sombres, de sorts contraires… ce sont des odes aux féminisme, à des sociétés plus tolérantes, des législations plus justes, des humains qui transcendent le paraître pour scruter l’être. En somme, Marie Kroyer est un film à voir, en voici le trailer :

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