Cinéma dystopique et prise de conscience politique

Le cinéma dystopique est le penchant cinématographique de la littérature dystopique, aussi connue sous le nom de littérature contre-utopique. Je n’ai nullement la prétention d’être un spécialiste du genre, ni même d’être un spécialiste cinématographique. Cependant, en tant que citoyen marocain politisé et confronté quotidiennement au manque de conscience politique de mes concitoyens, je me propose de présenter, en quelques grandes lignes, ce genre cinématographique qui m’a passionné il y a quelques années déjà.

Qu’est-ce qu’une dystopie ?


La première question que le lecteur doit se poser est : Qu’est-ce que le cinéma dystopique ? Et qu’est ce qu’une dystopie ? Que cache ce terme barbare ?
Les passionnés de littérature ont sans doute lu Candide et 1984. Le premier est une utopie, le second est exactement l’inverse. Le premier décrit un monde parfait, où toute chose s’emboîte de façon harmonieuse et sans accroche. Et bien dans une dystopie, c’est, non pas le meilleur, mais le pire des mondes imaginables. On vit dans des mondes terrifiants, uniformes, dictatoriaux et totalitaires. On prend souvent comme exemple, à juste titre le chef d’œuvre de George Orwell, 1984, comme représentant suprême de ce genre littéraire. L’auteur dénonce les dérives d’un monde vers lequel on pourrait se diriger et que la société doit absolument éviter.

Le monde dystopique est l’expression d’une idéologie, la mise en œuvre parfaite et sans faille de cette idéologie, et c’est en cela que la dystopie rejoint l’utopie : elles sont toutes deux l’accomplissement de ce qui semble être le bonheur collectif, bonheur collectif imposé par un Etat d’un genre particulier. La dystopie soulève donc des problèmes d’ordre politiques (choix de l’Etat), éthiques (imposition d’une forme particulière et subjective du bonheur), sociaux (la place de l’individu dans la société) à travers un genre exclusivement narratif, très théorisé. Cependant, le genre littéraire, de tout temps, fut et reste réservé à une élite. Le cinéma a toujours existé en complément d’une littérature élitiste, car s’il faut être éduqué pour lire, l’image est universelle, et sa portée n’est pas plus ou moins forte selon votre degré d’alphabétisation. Je me baserai dans ce court article principalement sur deux films, qui m’ont marqués : Farhenheit 451, de François Truffaut et Orange mécanique de Stanley Kubrick. Je ne m’amuserai pas à raconter les œuvres, mais j’analyserai simplement deux extraits, avant de faire une synthèse rapide sur le rôle du cinéma dans l’évolution des consciences politiques.

L’esthétisation de la violence au service du discours critique


1- Orange mécanique :

Extrait choisi : 04’25 – 07’22 « Battle Billie Boy »

Image de prévisualisation YouTube
Le choix du lieu n’est pas anodin : la bataille à lieu dans un Casino, lieu de jeu, dans un décor totalement décalé. La musique également contribue à créer un étrange sentiment. On est dans une scène à l’esthétique totalement baroque, où tout vole très haut, les corps, la musique, les objets. Les acteurs s’en donnent à cœur joie dans un déchaînement de violence sur fond de musique classique raffinée, des objets, des corps volent dans le ciel, on se sent transporté par la violence de la scène qui paraît ludique, les ombres découpées sur les murs décrépis rappellent le théâtre. Bref, l’esthétique baroque est mise à l’honneur dans un déchaînement de grandiloquence et d’esthétisation pour une bataille ultra-violente, jusqu’au dernier plan ou les 4 droogies bastonnent la bande adverse, dans une immense pièce qui contribue à l’atmosphère irréelle de la scène, mais l’arrivée de la police sur les lieux ramène immédiatement le spectateur à la réalité, crue et morbide, et il se dégage alors un profond sentiment de malaise.

2- Farheinheit 451

Extrait choisi : 1’02’17 – 1’03’15

Image de prévisualisation YouTube

Une scène pas si violente physiquement, mais pourtant bien plus insidieuse et suggestive. En effet, la vue de tous ces livres brûlants crée un sentiment de malaise : n’est-ce pas là une des pratiques privilégiées du régime nazi ? L’autodafé des livres combiné à celui de la vieille dame crée un sentiment encore plus dérangeant, d’autant plus que Truffaut rappelle ici un autre épisode sombre de l’humanité, l’Inquisition : On voit en effet tout d’abord brûler dans le bûcher un visage féminin quasi-religieux, qui pourrait être celui de la vierge, avant que le contre-champs nous mette face à un tableau saisissant : Un inquisiteur, vêtu de sa soutane blanche et noire, accompagné de ses lieutenants admirant le bûcher qu’ils ont allumé. Cette forme de violence intellectuelle présentée par l’auteur est beaucoup plus marquante que celle de la scène de combat d’Orange mécanique, car la suite du film nous apprend bien que le véritable trésor de l’homme réside dans la littérature qu’il produit et qu’il se doit de transmettre de génération en génération, et que face à cela, la violence physique est bien peu de chose.

Choc des images, faiblesse de conscience


Nous avons donc deux extraits, l’un critique vis-à-vis d’une société en déliquescence, l’autre vis-à-vis d’un Etat despotique et totalitaire. Ces deux extraits sont tellement forts, tellement bien mis en scène par deux cinéastes de génie que l’esprit le moins alphabétisé, le moins « lettré », peut prendre conscience de la responsabilité qu’il porte, vis-à-vis de lui-même, et vis-à-vis de la société dans laquelle il vit. Ne jamais laisser les autres prendre les décisions, toujours se révolter contre le fait établi et l’injustice, contre la dictature. Le cinéma a une portée universelle, il n’y a pas besoin d’avoir étudié pour comprendre un film, ni pour en arriver à cette conclusion. Est-ce un hasard si les 3 régimes totalitaires d’Europe au 20ème siècle ont misé sur le cinéma comme outil de propagande massif, avec à la clé de véritables chef-d’œuvres en URSS (la filmographie d’Eisentsein en est un exemple) ?

Il s’agit d’utiliser le cinéma à cette même fin, celle de sensibiliser les esprits, celle de leur inculquer une culture démocratique à travers des chef-d’œuvres cinématographiques accessibles à tous, ne plus laisser à l’Etat le monopole des médias (car le cinéma est un média). Et quel genre s’y prête mieux que le cinéma dystopique ?

En peignant un monde effrayant, on ne montre certes pas au spectateur le monde dans lequel il voudrait vivre, mais on l’aide à s’imaginer le monde dans lequel il ne voudrais pas vivre. L’extrait plus haut analysé de Farheinheit 451 a eu une actualité étonnante ces dernières semaines, lorsque des bandes connues sous le nom de « Baltagis » ont attaqué le siège d’un journal, en brûlant des exemplaires de la publication, dans des scènes ressemblant fortement aux autodafés présents dans le film. Et si le Marocain n’est pas conscient du danger que représente dans une société le fait de brûler le 4ème pouvoir, alors j’implore les cinéastes marocains de les aider à l’acquérir, cette conscience !