Centenaire de Guéliz : Kola o Guélizo

  • Etc 
  • dimanche 7 avril 2013 à 21:53 GMT

Aux poivrots à qui l’on reprochait leurs excès, l’homme de foi se voyait répondre : « Kola o Guélizo ». S’en suivait un rire jaune Ricard, une poignée de mains et un « Allah y hdik » cordial. Débat clos; leçon de tolérance inculquée. On ne les reprit plus; Kola o Guélizo s’ancra dans les esprits, et Guéliz s’érigea en lieu de rencontre des antagonismes.

Le temps passa. Marrakech s’agrandit. Ses ambitions touristiques lui imposèrent de nouveaux impératifs; il fallut pérenniser les échanges culturels. Elle prit note de l’expérience Guélizoise & décida de l’étendre à la totalité du territoire; les cultures s’y rencontrèrent sans anicroches. Elle récidiva, réussit; la ville s’orna d’un sourire complaisant et sincère. Et puis … Cette couleur ocre qui la hante, ondule autour de ses murailles. N’évoque-t-elle pas chaleur et cordialité ?

Ancienne horloge de Guéliz

Ancienne horloge de Guéliz

Le temps re-passa et Marrakech s’agrandit encore. Elle dépassa ses murailles et alla lézarder aux alentours. Amelkis, La Palmeraie, Tamansourt : autant de territoires conquis, urbanisés au galop. En un roulement de tonnerre, ces anciens « Jnan » furent reconvertis par l’immobilier haut de gamme, avec leurs khetarat, leurs palmiers nonchalants. On aima. On applaudit. On se laissa emporter par l’enthousiasme. Leur succès tient à une alchimie simple : Authenticité et Modernité, à doses égales. De la ville ocre, les visiteurs ne garderont que des souvenirs fiévreux, rouges, folklorisés à l’excès. C’est parce que la machine à fabriquer l’authenticité s’emballa, confondit folklore et culture. Le premier se produit dans des bocaux artificiels, se plie aux exigences de l’universalité; la seconde se vit. Le premier se vend à bas cout; la seconde ne s’offre pas au néophyte.

Ainsi, Marrakech vit vieillir puis s’effondrer ses mythes des Mille et Une Nuits. Elle garda cette enveloppe frileuse que les esthètes se plaisent à nommer « Beauté« , avec un peu d’ingratitude. Mais l’enveloppe était vide; on lui insuffla des échos dissonants, à coups de milliards, de cachets, de discours prolixes et de promesses creuses : La machine continua son numéro de music hall. Crescendo. Crescendo. Ce n’était déjà plus Marrakech; c’était autre chose. Crescendo. Crescendo. La ressemblance pouvait éconduire: elle était frappante; mêmes couleurs, même dialecte, même manière de parler, en faisant trainasser les voyelles au trémolo. Crescendo. Crescendo. Elle était frappante de brillance; cirée et débarrassée de sa simplicité, de son négatif. Crescendo. Crescendo. Arrêtons. On s’est lassés de cette ville factice.

Guéliz. 100 ans d'histoire

Guéliz. 100 ans d’histoire

Etiolée, essoufflée, le temps était au recul; il eut fallu se replier sur une forme fœtale pour sauver sa peau de l’aliénation.

Mais avant, permettez moi une courte rétrospective :

Entre 1913 et 2013, Guéliz eut le loisir de se dégrader : Relégué à l’oubli, il sombra dans le spleen. De temps à autre, une bâtisse se dressait, hirsute : Une allée agressant la sensibilité du badaud avec ses enseignes, entrailles bleuies exhibées à la rue; un bâtiment avec une façade en verre, d’un Kitsch mort-né, offusquant la vue. Je regarde à droite. Autrefois, un marché était ici. Le marché n’est plus, et avec lui a disparu une foule de chapeaux; l’épaisse fumée des cigarettes consumées en hiver; les fleuristes côtoyant les poissonniers, se survivant les uns aux autres. Le marché n’est plus, et avec lui a disparu la bonhomie des vendeurs; la polyphonie du lieu; les rencontres fortuites qui ne s’oublient pas. L’on a préféré planter des centres commerciaux, format Léviathan; c’est plus fructueux. On n’y fait pas de rencontres; l’interaction est coulée dans le béton froid des hiérarchies. On s’y prive de ce plaisir survivaliste ressenti en négociant les prix, avec la perpétuelle promesse de revenir souvent.

Un siècle. Un siècle a suffi à Guéliz, entre création, essor, décadence …

… Puis espoirs de renouveau.

Décrit par Xavier Guerrand-Hermes comme étant le « Centre névralgique » de la ville, Guéliz regagne l’intérêt, et avec lui, un pan entier de l’histoire du Maroc : L’histoire de son urbanisation; l’histoire de sa modernité; enfin, l’histoire du « Kola o Guélizo », crédo de l’acceptation et du respect.

Des projets y ont vu le jour, dont le plus récent – et le plus ambitieux – est celui de Carré Eden. Attaché à sa mitoyenneté, ce nouvel hôte a le mérite rare de replacer l’iconique marché dans son lieu originel. En recentrant l’attention sur Guéliz, peut-être constituera-t-il une première poussée, favorable à l’enrichissement de ce haut lieu de mixité et de rencontre.

L’exposition « 100ansGuéliz », mettant en exergue l’histoire de Guéliz, est organisée par Carré Eden. Vous pouvez la visiter et, au mieux, l’enrichir avec des photos des lieux.

Ah … Soit dit en passant : Guéliz veut s’offrir une nouvelle horloge. Des idées ? N’hésitez pas à rejoindre le Concours L’magana.