Car, enfin, il s’agit de vendre…

  • Médias 
  • lundi 21 avril 2014 à 11:33 GMT

A tout être, il faut une raison d’être, un pourquoi. Qu’il en déraille et, tel un navire sans port d’attache, il errera, à jamais balloté par les vents et les conjonctures climatiques. Ainsi du journalisme, des médias en général. Leur fonction première est, au-delà de relayer l’information, d’y appliquer une analyse minutieuse et un tri pertinent, dans une optique éducative, enrichissante, et parfois, seulement parfois, divertissante. Quand le parfois devient toujours, bonjour le ridicule.

Dans notre frénésie capitaliste, l’argent a tout vicié, tout a un prix mais pas nécessairement une valeur. Sous le joug de cette dictature du chiffre; chiffre d’affaires, chiffre d’audience, nombre de ventes,nombre de likes, nombre de shares, klout score… tout est mesuré,  peu est apprécié. L’appât du gain et de la popularité nous ont aliénés. Un éminent professionnel de la presse me disait, dernièrement, que la presse est un commerce : IL FAUT vendre, payer des salaires, des frais d’impression, des déplacements, générer des bénéfices… Dès lors,  toute la fabrique médiatique est rivée à l’assouvissement de cet impératif, par souci de subsistance, de solvabilité. Ci-gît l’idéal, encore une fois terrassé par l’épée de la réalité. Le hic, c’est que l’enjeu ici est trop grand pour qu’on se résigne à incliner la tête et capituler, encore, face à cette fatalité. 

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Comment se défaire de l’idéalisme inhérent à quelque chose d’aussi sacré que l’idée ? Comment la prostituer aux besoins mercantiles ? Comment se permet -on, la tête haute, de reprocher au lecteur sa déception face aux éditoriaux qui ont des airs de menus de restaurant tellement ils se répètent, tellement il n’ont d’autre souci que de vendre. Le fait divers est passé des petites mentions des pages secondaires à la Une. L’audimat veut rire, être amusé. Il raffole du singulier, de l’insolite. Il lui faut de quoi animer ses conversations de café. Soit, on lui en servira, à en perdre cette raison qu’il n’aurait pas. Le peuple est ignare, voyons, il lit deux minutes par an et dépense un dirham pour l’achat de livres, par an. Nous n’avons point de responsabilité dans cet état des choses. Nous attendons que, par magie, une nuit que les astres seront alignés, il soit frappé de connaissance,de culture. En attendant, nous lui raconterons des matricides et des incestes, lui traduirons des feuilletons turcs et mexicains, et montrerons aux hommes comment faire leur maquillage . Car, enfin, il s’agit de vendre, de buzzer… vendre votre minute devant la télé, un numéro de magazine , la publicité que vous ne regardez pas dessus,  jusqu’à votre clic, et c’est cela qui compte, point. Vous éduquer, accroître votre culture générale, en somme faire de vous un citoyen meilleur, vient en second plan, en option dont beaucoup se passent.

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Dans ce contexte, je comprendrais la censure. Elle aurait une approche qualitative et non quantitative de l’information. Elle naîtrait certes de cet aspect paternaliste de la loi, détestable mais souvent salutaire.  Le paternalisme réduit le citoyen à l’état enfant, alors que celui qui le remet en question, qui questionne la déontologie des lois s’estime déjà  adulte et responsable . Mais il faut savoir que les lois ne sont pas écrites pour celui-ci, quand il est dans son meilleur état, citoyen cultivé et consciencieux. Elles sont décrétées à  l’intention de son antéposé,  parfois son alter ego seulement , quand il est dans ses pires états, résident ignorant et malhonnête. Avec ses exploits en analphabétisme et en éducation, vous comprenez bien que le Maroc est à ce propos une sorte de grande crèche avec une bonne vingtaine de millions de chenapans. L’ajustement, et par conséquent la censure, sont compréhensibles à cet égard. Elle le sont aussi au regard de la pérennité des valeurs identitaires de la société qui, si elles doivent évoluer, ne devraient pas se pervertir non plus. La perversion  s’entend bien sûr par rapport à une norme, qui ne devrait pas être importée telle quelle comme cela se fait de proche en proche chez nous. Oui à la lutte anti-racisme, non à la promotion de l’adultère. Oui à la prêche de l’égalité des sexes , non à la stigmatisation du musulman conservateur.  La liberté d’expression dans l’espace médiatique public ne signifie pas  l’anarchie ni de pouvoir publier tout ce que l’on veut. C’est un espace PUBLIC, partagé, et la cohabitation n’a jamais été garantie par l’encouragement des excentricités de chacun. Une liberté saine ramènerait idéalement à  élargir les limites de celle-ci dans le souci de préserver la bienséance commune et la protection des intérêts de la collectivité, non des individus . Une justice indépendante, pour pallier à la désinformation et la diffamation, et le tour est joué. Les cahiers de charge de l’audio-visuel et le code numérique sont compréhensibles dans ce dessein, à ceci-près qu’il n’y a pas lieu de souiller leur mission par la coercition physique .

 

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Avec une poignée de chaînes télévisées nationales, et la quasi-absence de chaînes privées, nous n’avons pas cette diversité qui permettrait au spectateur la liberté du choix, et donc l’optimisation de ces faibles ressources s’impose. Mais pourquoi cet état des choses existe-t-il déjà ? L’audio-visuel est-il si peu rentable au Maroc ?  La prédominance des gros  acteurs étrangers tels MBC et compagnie rend-elle irrationnelle toute forme de concurrence ? Existe-t-il des barrières à l’entrée trop exigeantes pour les éventuels investisseurs, qui dépasseraient le combien as-tu pour être de l’ordre du qui connais-tu, si triviale chez  nous qu’elle ne choque plus voire même fait office de loi ? Y’a t-il une autre horde de cerbères, de Tamasih et de Aafarit lobbyistes rentiers/propagandistes qui en interdiraient l’accès?
A ces questions, pas de réponses pour le quidam d’en bas aussi éloigné de cette olympe, du nuage éthéré gouvernemental qui gère ce pays, qu’il ne serait d’un semblant de lucidité et de matûrité intellectuelle qui le rendrait digne de l’information .  Des théories, peut être, pas des réponses. Savoir se mérite, paraît-il, pour des raisons de sécurité et de stabilité. Mais qu’en est-il lorsqu’il n’est point besoin de baggage culturel pour comprendre, quand il est question de faits clairs et non sujets à interprétation? Faut-il cacher ? Faut-il ajouter  la censure pénale à celle politico- financière ? NON. Ce serait jeter de l’ombre sur ses intentions réelles, ce serait tuer le journaliste engagé, garde-fou nécessaire pour la nation. Si en plus de sa bourse vous enchaînez son verbe au salut de sa personne, vous en faites un scribe, capable de rédiger mais pas d’écrire. Brider l’expression dans ce cas, c’est forcer le status quo, synonyme de régression, c’est faire une nation de sujets doublement frustrés, qui en plus de la dureté de leur quotidien n’ont pas l’exutoire de la parole, de l’ écriture. C’est aussi forcer le status quo que de laisser les médias empiffrer le spectateur/lecteur de faits divers et d’amuse-cerveaux.

Il existe un jeu vidéo de stratégie, où il vous faut bâtir et maintenir un empire. Vous en gérez l’économie aussi bien que l’éducation et pratiquement tout  le reste. Quand une de vos citadelles commence à trop s’agiter, vous pouvez y édifier une arène pour calmer les rénégats . Cette pratique,  quand on la projette sur le monde réel, est certes aussi ancienne que le temps, mais elle est assez révélatrice pour comprendre ce qui se passe sur la scène médiatique internationale. Il plane partout un air de rébellion que l’on s’escime à réprimer, d’où peut être cette buzzification des médias qui ne nous est aucunement exclusive, mais qui est un iota plus conséquente et surtout plus destructive chez nous qu’ailleurs. Quant à la liberté d’expression, elle n’a peut être jamais été, nulle part, un plein droit  aussi bien constitutionnellement qu’en pratique. Ce qui diffère, entre nous et ces prétendues nations libres, c’est surtout ce qu’il n’est pas permis de dire, et comment on s’arrange pour bâillonner les « mauvaises » langues. C’est juste une question de sophistique.