Cahiers de philosophie #2 – la pensée en ses commencements

  • Etc 
  • samedi 24 décembre 2011 à 19:11 GMT

Définition une : Le bien : toute chose ou concept pouvant procurer une jouissance, pourvu qu’elle soit continue. Ceci acquis, les hommes suivent trois types de biens : volupté, richesse, et honneur, certains quant à leur obtention, incertains quant à leur nature. L’homme peut par exemple, moyennant du travail, obtenir de la richesse mais la perpétuelle crainte de la perdre ruine jusqu’à l’essence même de ce bien, d’où la certitude de l’obtention et l’incertitude inhérente à la nature. Tel fut le commencement de la conférence du Jeudi 8 décembre, conférence  animée par Ali Benmakhlouf dans le cycle qu’il a entrepris il y’a de cela quelques années. Nous en avions parlé ici.

C ’est une conférence qui, par son intitulé ‘‘ la pensée en ses commencements’’, promettait une soirée abondante en érudition et en sagesse. Même lieu (la villa des arts de Rabat), même heure (18h30), mais des visages plus jeunes, ce qui ravit et rassure un iota quant à l’avenir de la philosophie au Maroc. S’inspirant de Spinoza, Benmakhlouf décrit la pensée comme étant le bien suprême, certain quant à sa nature, vu la pérennité des idées, la joie qu’elles catalysent et leur existence au-delà de notre être concupiscent, et à priori incertain quant à son obtention [le bien], vu l’omniprésente possibilité de se perdre dans les chemins du cogito, sans obtenir d’idée qui soit un aboutissement, qui soit mentalement lucrative pour ainsi dire.

Selon Spinoza , l’expérience des jours est intarissable, une incommensurable source de pensées, et ainsi il stipulera comme axiome premier, la présence chez tout sujet, à tout sujet, d’une idée, au moins une, dans le cerveau, en guise de matière brut à la pensée. L’enjeu n’est donc plus de créer l’idée, à partir d’une substance un tant soit peu vile de premier abord, mais de la peaufiner pour atteindre le pur, le merveilleux qui constitue le génie, ce génie que Edison, le scientifique, décrétait conçu de 1% d’inspiration, de 99% de transpiration, rejoignant de ce fait la thèse de Spinoza. C’est ainsi que, sous de mensongers dehors d’abstraction et de volatilité absolues, la pensée se dévêt de son accoutrement, et se révèle comme le fruit d’un pénible exercice sur soi et par soi, comme le suc des épisodes quotidiennes de la vie, diurnes ou nocturnes, éveillées ou somnambules, indemnes de tout soupçon d’abstraction. Nonobstant la difficulté de produire le merveilleux à partir du vil , la pensée se construit comme s’est construite la civilisation, de la primitivité à la modernité, de l’âge de pierre à l’ère technologique, à coup de petites améliorations, de façonnements, et d’une peine au fur et à mesure moindre pour une perfection meilleure, et ceci dans le dessein d’obtenir une sagesse comble, maintenant certaine quant à son obtention via ce processus.

Pause.  Reprenons notre souffle. Un coup d’œil alentours. Toute l’audience, exception faite du porteur du micro qui semble rêvasser dans son coin, fronce les sourcils, ostensiblement subjuguée et tentant de retenir ne serait-ce que des bribes de ce que le philosophe dit, affichant maintes fois des sourires quand une idée leur plaît, quand il flatte leur égo en énonçant des constats qu’ils avaient a priori établi de leur propre chef, qu’ils avaient lu quelque part.

‘Pour savoir, je n’ai pas besoin de savoir que je sais, mais pour  savoir que je sais, il faut savoir ’’ : va comprendre . L’ art  du philosophe y palliera. La notion de vérité se suffit à elle-même, dans les esprits, et il n’y a pas de plus limpide que la sensation d’une idée vraie, avérée, norme de la vérité même . Et c’est ainsi que pour savoir, on n’a pas besoin de savoir que l’on sait, le sentiment du vrai étant inné chez chacun. Ceci dit, l’existence de l’idée en question dans nos cerveaux suppose un savoir antéposé, une science préalable, et c’est pour cela que pour savoir que l’on sait, il faut savoir. Voilà.

C’est ainsi dans l’échange entre être et abîme que naît la pensée, dès le ‘‘tiens il y’a un monde ’’, et l’émerveillement qui s’en suit. On est aux faubourgs de la pensée, à sa racine, dès lors que l’on dépasse la logique solipsiste qui prétend que n’existe que ce que l’on peut sentir, voir, à l’instant présent, et dans laquelle toute chose extérieure, non accessible hic et nunc aux sens est réduite au néant.

‘‘ W mchat 7jjayti m3a lwad w jit ana m3a ljwad *’’, comme disaient nos grands-mères. Tel fut l’essentiel des idées traitées lors de la dernière conférence de Benmakhlouf. A défaut de pouvoir les étaler toutes et dans toute leur splendeur, reproduire l’effet ressenti, cet état ataraxique qu’induisent ces enseignements, je vous invite à y assister aux prochaines éditions. Ali Benmakhlouf reviendra à Rabat le 5 Janvier prochain, avec dans sa musette un sujet des plus alléchants : ‘‘ le normal et l’anormal ’’. Bonne philosophie. A bientôt.

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*W mchat 7jjayti m3a lwad w jit ana m3a ljwad : pour ceux non familiers avec ce dicton, il était utilisé en guise de conclusion pour achever les histoires, du temps ou l’usage était de raconter des contes comme berceuse pour les petits enfants. il signifie littéralement: mon histoire s’en va avec la rivière et je reviens avec les bonnes gens.