Boyhood, grandir, vieillir, mourir

J’ai enfin pu regarder Boyhood, le film chef-d’oeuvre tant attendu en 2014. Un projet à priori délirant, car il se déroule sur douze ans. Pourquoi faire long quand on peut faire court? Le réalisateur, Richard Linklater, déjà connu pour sa série Before – Sunrise, Sunset, Midnight, une série de films tournée sur 18 ans avec 9 ans d’intervalles entre chacun, a voulu une fois de plus marquer le coup.

Linklater met en scène un garçon de 6 ans, qui grandit sous nos yeux. Et ainsi les épiphénomènes d’une famille américaine comme plusieurs. Il met surtout en scène des passages d’apparence anodine qui constituent une vie. « C’est d’ailleurs, de l’aveu du réalisateur, l’essence même du projet, et sa gageure : mettre en scène ce souvenir comme une collection d’instants banals, que l’adhésion du spectateur aux personnages doit suffire à rendre intéressants. » Pari gagné !

Ce film est un concentré de l’enfance et de l’adolescence d’un garçon, Mason. Lui et sa famille vont grandir, évoluer, vieillir sous nos yeux. On oublie presque qu’ils sont acteurs, tellement leur jeu est juste, criant de vérité. Douze années passent en 2h45. Qui elles mêmes passent étonnamment vite.
Cela dit, Boyhood ne se limite pas à cette prouesse cinématographique -car c’est facile à dire mais beaucoup moins à faire. Il est bien plus que ça.

Les incidents banals deviennent des réminiscences de notre propre vécu; des souvenirs enfouis, d’autres moins, mais qui resurgissent tout au long du film. Le fil narratif est porté par des événements marquants de la décennie, aux USA comme ailleurs: la saga Harry Potter, les jeux vidéos, les téléphones portables, la guerre en Irak, Facebook, les attentats du 11 Septembre, l’élection d’Obama…

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Ce film prend son temps, il ne s’y passe pas grand chose, (rien d’extravaguant du moins) mais on est submergés…Il ne cherche pas non plus à épater ni à émouvoir. Et pourtant on en sort bouleversés. D’une émotion qui nous noue le ventre. Mais qu’on ne réalise qu’au générique de fin. Quand nos larmes nous renvoient à l’incontestable réalité de nos vies fugaces. Oui car j’ai pleuré. Pleuré les moments passés qui promettent de ne plus jamais revenir, pleuré mon enfance heureuse, pleuré mes 6 ans, mes 12 ans, mes 18 ans même. Pleuré ce vide que la vie nous laisse quand elle nous passe sous le nez. Pleuré le temps fugitif.

Dans une des dernières scènes du film, la mère de Mason (Patricia Arquette), devant son fils prêt à quitter le cocon pour l’université, fond en larmes elle aussi. Réalisant brutalement que la vie s’envole à toute allure, en une brève série d’étapes (mariages, enfants, divorces, études, départs…), et que la prochaine sur la liste sera sa mort. Son monologue, égoïste mais humain, nous rappelle avec une violence calme et singulière que nous sommes témoins de ce temps qui passe et qui est si brillamment porté à l’écran, mais aussi les protagonistes de notre film. Ce voyage dans le temps, arrivé à sa fin, nous rappelle à quel point il est éphémère. Il pourrait presque nous filer entre les doigts… D’un réalisme désarmant, aucun autre film ne nous poussera autant à une rétrospective sur notre propre existence.

Nostalgie mêlée de mélancolie, de joie et d’attachement. Une intimité à couper le souffle. Rare. Nous sommes scotchés, poussés à méditer nos histoires individuelles, alors que tout ce à quoi nous avions assisté durant ces 2h45 n’était qu’une vie banale, sans événement majeur ni incident phénoménal. Rien d’extra-ordinaire. D’où la force de ce film.

La vie est simple. Voilà ce que cherche à nous dire Linklater dans son oeuvre unique, entre chronique, poésie et documentaire. Une sorte de piqûre de rappel, un peu douloureuse. Une épiphanie qui nous aide soudainement à y voir plus clair, comprendre l’essence de notre quotidien. Les incertitudes, les choix à faire, les déceptions, les choses simples, la famille, l’envol, l’amour, les opportunités qu’on ne saisit pas… La vie est faite de bribes, étalées sur 20, 45, 60 ans, peu importe. Qu’elle soit longue ou pas, l’important c’est ce que l’on choisit d’en faire.

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