Asghar Farhadi: Portrait d’un cinéaste perçant

À l’occasion de la sortie de « Le Passé », le nouveau long métrage du cinéaste iranien (prévu pour mai 2013), une esquisse de portrait furtive me parait nécessaire afin de mettre la lumière sur un réalisateur discret, circonspect, mais surtout talentueux. Car si je n’ai pas l’éloge facile ces cinq dernières années, constatant une médiocrité ambiante en matière de création artistique dans la grande famille du cinéma (overdose d’adaptations, de remakes, de reboots, de préquelles, de suites et de points de côté…), je peux désormais dénouer ma langue et donner libre cours à mes doigts de gratifier de la plus dithyrambique des critiques, chacune des sorties en salles de ce que j’appellerai dorénavant « les fresques Farhadiennes ».

Asghar Farhadi sur le tournage de "Une Séparation"

Asghar Farhadi sur le tournage de « Une Séparation »

Asghar Farhadi est avant tout un homme de théâtre et ça se voit ! Après avoir fait des études en art dramatiques à l’Université de Téhéran, il a d’abord travaillé en tant que scénariste pour la télévision iranienne puis dramaturge à ses temps perdus. S’inspirant de ses homologues iraniens (en particulier Abbas Kiarostami) bien que leurs approches en matière d’écriture soient différentes voir même opposées,  Kiarostami privilégiant plus les allégories et les insinuations sous-jacentes. Asghar Farhadi s’est lancé, de fil en aiguille, dans la réalisation avec un premier long métrage (malheureusement introuvable) intitulé Danse dans la poussière. Le temps de dépoussiérer son bouc et de remettre de l’encre dans son encrier, car j’aime à croire que son outil de travail n’est autre qu’une plume en ivoire, naîtront alors deux autres films (Les enfants de belle ville et La fête du feu) qui marqueront les dernières années de sa notoriété nationale ou ce que certains aiment appeler l’anonymat. C’est avec À propos d’Elly que la rupture se fera, malgré quelques déboires avec les autorités iraniennes (qui ne sont pas aussi diaboliques que l’on prétend), l’Ours d’argent du meilleur réalisateur lui sera attribué à Berlin en 2009,  lui présageant un bel avenir, le prix était précurseur, le réalisateur lui, était providentiel. Pourtant, si l’on prend le temps de visionner ses films, on peut découler sur la conclusion suivante: sur cinq longs métrages, il n’en existe en réalité qu’un seul, car oui Asghar Farhadi fait au fond le même film, ne dit on pas qu’un écrivain écrit toujours le même livre ?

Affiche du film "A propos d'Elly"

Affiche du film « A propos d’Elly »

Les ingrédients sont les mêmes : des personnages issus de la classe moyenne iranienne, un récit épuré,  des dialogues bien ficelés et surtout une intrigue, anodine au premier abord mais qui s’avère être d’une efficacité dévastatrice, le tout sur un fond de drame social contemporain. Si l’art de l’assemblage, du mariage des saveurs, du dosage et du timing font le bon cuisinier, Asghar Farhadi a dû être cordon bleu dans une vie antérieure.  2011 a été l’année de la consécration, Une Séparation aura fait sensation autant chez le public que chez les professionnels du métier. Une fresque qui aura mis tout le monde d’accord, des récompenses à en pleuvoir et finalement une reconnaissance. En avait-il vraiment besoin ? J’en doute, à en juger de la profondeur de ses œuvres, il me semble que toute dépendance à la célébrité lui est futilement utile, monsieur est tout simplement altruiste.

Un style percutant, mais réaliste !

Apparenter le cinéma d’Asghar Farhadi à celui de Woody Allen serait de l’ordre de l’ineptie, le seul point commun qu’on puisse leur trouver se résumerait à la profusion de dialogues présente dans leurs films respectifs. Le génie du juif à lunettes se reflète dans sa capacité à relayer sa propre philosophie de vie, à travers des questionnements et des réflexions qu’il prête à ses personnages, tout est surjoué et il nous le fait savoir ! Le cinéaste perse est quant à lui un homme qui a le souci du réalisme, un homme de logique qui passe au crible les comportements des individus face à eux-mêmes et face à la société qui les entoure. Il arrive à partir de simples imbroglios mondains à déposer un regard ludique sur toute une vie, mais également à ressortir les deux poids deux mesures entre des classes sociales qui au fond, ne sont pas si différentes les unes des autres.

Shahab Hosseyni admirable dans "Une Séparation"

Shahab Hosseyni admirable dans « Une Séparation »

Il serait, à mon sens, beaucoup plus judicieux de le comparer aux hommes de lettres qu’aux réalisateurs néo-réalistes aussi brillants soient-ils. Ainsi, associer son style à celui d’un Mike Leigh ou d’un Vittorio de Sica est certes très élogieux (et justement justifié) mais apparaît terriblement inadéquat à mon impression première, celle-ci veut que l’association de son nom se fasse avec une des plus belles plumes de la langue française, donnant une phrase du genre : Asghar Farhadi, le Flaubert du cinéma iranien !

C’est pour toutes ces raisons, (et bien d’autres encore) que l’on attend Le Passé sur des charbons ardents. Un drame psychologique se déroulant en banlieue française, dans lequel Tahar Rahim et Berenice Bejo se donnent la réplique. La bande annonce reste toutefois assez réservée, à l’image du réalisateur, ne dévoilant que des fragments de l’histoire, du moins on sait qu’il y est question de rupture, de divorce et de progéniture, des thèmes qu’il maîtrise apparemment très bien. Reste à savoir si cette première aventure en dehors de la République Islamique d’Iran lui sera de bon augure. Espérons que oui, pour l’amour du cinéma !

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