Arabic electronica – Amira Saqati

« On ne peut jamais changer la tradition. La musique électronique est comme un instrument. La culture reste à son fond. »  (Youssef El Majjad)

Des sons courts et harmonieux pincés à partir des cordes d’une guitare folklorique introduisent à l’auditeur la chanson intitulée « Marakkech X press »  interprétée par le collectif Amira Saqati. C’est une préface très courte qui prépare l’auditeur doucement aux morceaux suivants et qui se caractérisent par une énorme puissance ainsi qu’une emphase inattendue.

Snair. Les frappes régulières et lourdes d’un rythme progressif s’imposent avec fermeté. Le bendir, un instrument à percussion d’Afrique du nord fouette la mélodie douce sans cesse vers l’avant. Les sons orientaux mélangés avec du techno occidental inspirent l’imaginaire de chacun à dessiner de vastes plaines dans le désert marocain, des cavaliers en tenues traditionnelles, des carabines dans la main et de belles, fortes et fières montures arabes blanches et brunes – leurs jambes musclées les gardent en équilibre pendant qu’ils galopent à grande vitesse sur le sol pierreux et sec du Sahara.  Au moment de l’écoute, l’auditeur se libère des pressions et obligations terrestres et se donne complètement à la musique.

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L’Allemagne joue un rôle clé dans le développement de la culture électro en général et Francfort-sur-le-Main est souvent citée comme le lieu de naissance de la culture trance en particulier. Pourtant ce courant musical de sons sourds et synthétiques s’est disséminé avec une énorme vitesse dans  les quatre coins du monde, enrichi au cours des années par les influences locales des pays et régions qu’il touchait menant à la fusion de différentes cultures. Le projet musical Amira Saqati initié en 2004 à Marrakech et connu pour les bandes sonores de films renommés comme « Inception », « Sex and the City 2 » et « Green Zone », représente une de ses incarnations marocaines. La capitale de la dance Marrakech est un laboratoire d’expérimentations musicales en permanence et un carrefour d’artistes internationaux. Un point de départ idéal pour  des artistes comme Youssef El Mejjad et Pat Jabbar qui constituent le projet Amira Saqati. Après plus de 11 ans de collaboration avec des artistes divers de la scène comme « Aisha Kandisha’s…Jarring Effects », « Ahlam » ou « Azzddine » et plus de 10.000 copies vendues de leurs albums « Adal Reptiles On Majoun » en 1995 et « Al Bharr » en 1998, ils décident de sortir le troisième album sous un nouveau nom. Intitulé « Destination Halal » et créé en plein Ramadan 2004, mois spirituel et sacré comme le souhaitaient les artistes qui ont choisi les circonstances «plus halal possibles». Ils y posent et retravaillent des questions existentielles sur les distractions quotidiennes permanentes qui accélèrent la vie moderne, sur le matérialisme qui y est lié, ainsi que sur nos passions éphémères qui nous troublent régulièrement.

 

L’électronique en général et particulièrement le courant de la trance et de la fusion ont dès le début proposé un outil à l’imagination du progrès social basé sur un très fort sens de rapprochement des cultures et d’ouverture d’esprit. Ils ont mené à la constitution de communautés musicales avec des idées et des visions similaires en transcendant les frontières géographiques. Les différents éléments folkloriques comme les instruments, les paroles dans des différentes langues faisant partie des histoires et traditions locales des peuples divers furent réunis sous les mêmes constructions de rythmes réguliers, répétitifs et urbains : du chaabi, du melhoune, du gnawa, de la trance rai et du rai sentimental sur les traces de la légende Cheb Hasni. Intégré dans un bruissement universel du synthétique, les énonciations culturelles antérieurement bien isolées sont désormais érodées et rapprochées. Une conscience aiguë, apaisante et très fertile de continuité dans le temps et d’universalité dans l’espace peut en être le résultat.

El Mejjad et Jabbar se sont inscrits dans ce courant et ont fait de la musique électronique une activité spirituelle hors des gravitations régulières du réel et un travail social de recyclage traditionnel. Leurs œuvres musicales proposent un espace détaché, idéal même utopique marqué par une ouverture d’esprit extraordinaire. C’est un espace de réconciliation des racines marrakechies, berbères, africaines ou arabes avec les sons urbains concrets. Rien n’est impossible dans ces œuvres de rêveries parfois tellement abstraites et dégénérées qu’elles semblent plus proches du cauchemar. Certaines œuvres font preuve d’une tendance peut-être risquée, déconcertante envers des fantasmagories irrationnelles dont la distance énorme des sujets réels est incontestable. « Agdal Reptiles on Majoun » raconte l’histoire étrange d’un serpent qui quitte son corps pour être réincarné avec son âme et ses habitudes dans le corps d’un musicien de la trance  ce qui le mène à des sensations spirituelles inconnues. C’est dans ces moments là que l’impact constructif positif de la musique peut devenir contestable.

Mais Amira Saqati est avant tout un projet extrêmement créatif et un travail identitaire qui relie des éléments numériques avec l’esprit marrakchi des petites ruelles de la medina et de la grande place djama’ elfna. Un mélange abstrait de motifs ésotériques, de sons mystiques et d’éléments culturels locaux ou autochtones africains, berbères et arabes. Une mixture  de musique qui souhaite la bienvenue dans un monde étrange, peu conventionnel et bizarre, capable d’être un refuge et un exutoire dans un quotidien de barrières et de conventions sociales imposées qui empêchent l’individu moderne de respirer et de se réaliser. Parfois amplifiée, agressive, provocante ; une trance bâtarde loin de toute sorte de réalité. D’autre fois plus lente et plus posée. Plus discrete et plus modeste.