Al Wazir…

  • Etc 
  • mardi 23 octobre 2012 à 21:51 GMT
Tous les personnages de ce récit sont purement fictifs. Toute ressemblance avec une
                                           personne réelle n’est que pure coïncidence.

 

Alwazir, l’élu et le respecté, attendait depuis plusieurs minutes que vînt la voiture qui devait l’emmener vers le peuple, qui l’attendait fervemment pour qu’il leur dispensât sa science. Les raisins de la colère florissaient dans le pays, on commençait à comprendre, à débattre, à demander des comptes. Les consciences, tant bien que mal informées, commençaient à se réveiller et à réclamer leur dû. Mais, alors que défilaient derrière sa fenêtre les feux nocturnes fuyants de la capitale, il sentit un pincement au cœur lorsque, perdu dans ses pensées, il songea à la raison qui l’amenait à s’adresser aux gens : l’échec avait jeté son dévolu sur son pays, et le condamnait, s’il n’entamait pas des réformes éclairées, à la petitesse et au déclin. On n’éduquait pas dans sa patrie, et c’était lui, fonctionnaire de passage, qu’on prenait pour bouc émissaire, qu’on blâmait pour une conjoncture  qui avait existé de tous temps presque, et qui lui survivrait sûrement. Tous nageant dans un état de douce insouciance, bercé par les effluves footballistiques et l’abondance des subventions, l’ignardise ne dérangeait pas; Pis encore, elle était saluée, parce que rares étaient ceux qui avaient réussi par leur savoir, du moins en l’acquérant  « de la mer à reculons », et que l’économie où sévissait l’informel garnissait bien des tables. Maintenant que la crise accentuait les tares et les soulignait, qu’il fallait commencer à bâtir, sur les bases chancelantes que laissaient indubitablement  »l’antérité », faute d’une vision globale sauve des interprétations de circonstance et des sensibilités politiques, que les dettes à la pelle n’arrivaient pas à ébranler le statu quo persistant, il fallait soigner le moteur qui avait calé, pour espérer, un jour peut-être, démarrer pour de bon. C’était lui qu’on pointait du doigt. Ses riverains lui enviaient la jeunesse de son peuple mais ne voulaient plus l’accueillir, et cela l’attristait doublement, parce que ce faisant on blessait son amour propre et lui donnait plus de bouches à nourrir, plus de remontrances à taire.

On arrivait. La foule s’impatientait devant les portes. En regardant cette masse éphèbe l’attendant, il tressaillit, il sentit tout d’un coup tout le poids de son fardeau s’affaler sur ses épaules: il se devait de ne pas les décevoir, de préserver l’illusion, d’au moins vendre le rêve assez longtemps jusqu’à pouvoir passer la balle. Une voix venue de son for intérieur, qui se faisait de plus en plus audible, lui disait que c’était là peine perdue: Au fil des frustrations, l’espoir avait abandonné ces jeunes, et raviver celui-ci chez eux dépendait d’une de ces interventions divines qui avaient depuis longtemps cessé d’être : les miracles. Toute son impuissance se matérialisait devant lui, oppressante, dévastatrice et avilissante.

On s’installa dans la salle et sa parole fut sollicitée. Et alors sortit de la masse un jeune homme dont le nom était Hamza, et il était un érudit. Il le salua, disant: Wazir Ô Wazir, longtemps avons-nous attendu votre venue, et maintenant vous êtes parmi nous. Grande est votre responsabilité et nombreux sont vos soucis; et nos questions ne voudraient pas vous importuner, ni nos doléances vous indisposer. Mais vous nous quitterez bientôt, et nous souhaitons que, avant que vous ne hissiez les voiles, vous éclairiez notre lanterne.

Et il répondit: Peuple de ma patrie, de quoi puis-je parler si ce n’est de ce dont répond ma juridiction? Mes conseils seront pour vous et moi. Je partagerai avec vous ma vision et mes projets. Pardonnez donc mon incapacité, parce qu’il ne dépend pas de ma vertu de remédier à la misère de mes moyens.

Alors Hamza dit : Parlez nous donc des langues.

Et il s’assit sur sa chaire et regarda son audience, puis entonna:

La langue est identité, mais que faire quand celle-ci est plurielle ? Quand s’y confiner retient vos coursiers d’enfourcher le vent et de s’en aller conquérir  le monde ?  Laisser ses racines et cheminer ainsi, à la merci des vents et au gré de la prospérité des peuples ? Non, ce ne saurait être.

Bien que pénible à préserver et sans apport instant, votre langue vous fait. Dénigrez-la et les nations vous refuseront leur respect. Si vous instruire est votre quête et qu’elle ne vous y suit pas, faites d’un autre parler l’accessoire de votre science, mais lui laissez une place de choix dans vos recherches. Que la poussière ne trouve pas chemin à sa connaissance sinon qu’elle en soit nettoyée. Et si votre bien vous enjoint de toujours chevaucher parmi les langues d’autrui, choisissez bien vos montures, et les cavaliers qui conduiront vos troupes. Que ces derniers sachent manier le verbe et la science. Et comme rares sont ceux-là. Car de même que le cygne rechigne à laisser sa compagne, le cavalier ne se sépare sans difficulté de sa monture et ne saurait avoir la maîtrise de celle-ci au dos d’une autre. Ayez donc la patience d’attendre l’avènement de ces preux cavaliers, puisque les anciennes langues ne vous siéent plus.

Et alors Hamza parla de nouveau, et dit: Et comment devront être ces chevaliers, Maître ?

Et celui-ci dit: Les chevaliers sont la force d’une patrie et son panache. Ce sont eux qui entraînent ses armées et les mènent vers les victoires. Qu’ils jouissent parmi vous d’une estime et d’un respect particuliers. Que tous s’emploient à faciliter leur tâche, et si vous le pouvez,  faites que nourrir leur science soit leur unique souci. Mais, ce faisant, prenez garde à leur orgueil et veillez à ce que  leur humilité soit préservée. Ils perdraient sinon, doublement, leurs disciples. Que trop de fronts ne dissipent pas leurs forces et que des brides trop courtes ne freinent pas leurs mouvements. Car comme malsaine est l’eau qui ne se meut pas et que n’enrichissent pas de nouveaux rus, le cavalier qui ne galope pas et n’explore point de nouvelles contrées en perd sa dextérité et ses réflexes.

Alors Leila, la jeune étudiante s’avança et dit: Parlez nous des disciples…

Un petit sourire d’attendrissement s’esquissa sur ses lèvres, et il dit:

Qu’est-ce que le disciple si ce n’est le courtisan du savoir ? Souverain doit-il être chez lui, et ses aspirations doivent se river aux exigences de celui-ci. Tant mieux s’il en veut faire son métier, il n’en excellera que mieux. Mais que ce dessein ne vicie pas son apprentissage, et qu’il n’en devienne pas l’unique raison. Laissez donc quartier au chercheur comme au travailleur, et que la précarité de leur condition n’entrave pas  leur étude. Puisez donc dans vos bourses, dussiez-vous emprunter à vos usuriers. Mais faites ce sans que ceux-ci ne se réservent le droit de dicter vos agissements. Donnez aux apprenants. En eux réside demain, et ce sont les pousses dont naîtra votre jardin. Semez en eux l’amour du savoir et apprenez-leur à modérer leur débauche, qu’elle n’empiète pas sur leur instruction.

Et comme la honte fit baisser les yeux à son auditoire, il se tut.

Mais alors Leila enchaîna : Parlez nous alors de connaissance…

Et il répondit : Parce qu’est nu celui-là qui toujours se vêt de l’accoutrement d’autrui, apprenez à produire au lieu de ne que consommer, mais que cela ne vous interdise pas de vous abreuver de nouvelles eaux. Apprenez, fils de ma chair, que  la connaissance est une rivière qui ne saurait tarir, et dont les affluents sont tous aussi riches qu’elle-même. Souvent je vous ai vus médire celui entre vous auquel l’infortune faisait élire la voie des lettres. Sachez, cher peuple, que, ne fussent  les hommes de lettres et les artistes, vos mœurs seraient encore barbares. Leur art  est le compagnon et la destinée des progrès techniques. Aussi, s’il vous faut examiner, n’évaluez point chez le poète ses capacités de géomètre, ni chez le mathématicien son aptitude à traiter des litiges. Laissez chacun de vos disciples suivre l’appel de son cœur, et lui en pourvoyez les moyens, car en l’astreignant à vos besoins vous meurtrissez son ambition, et vos examens ne seront pour lui que corvées et ennuis. L’oubli empoisonnera sa science et vide il sortira de votre maison.

Et alors  Soufiane, grand voyageur, se prononça : Parlez nous alors d’émulation…

Et il répondit : En l’homme existent mille et une natures, et ce qui sied à l’une peut causer tort à l’autre. Que votre réflexion s’escrime à répondre à vos besoins, et ne se prélasse point dans l’indolence inhérente à la réplique des choix de vos pairs, mais qu’ils ne vous en inspirent pas moins. Et quand il vous faudra trouver un rang parmi eux, que votre regard se porte vers le haut et que vos mains cherchent à l’agripper. Car petits sont les pas de celui qui toujours se félicite de ne seulement pas être tout en bas.

Et comme il se taisait, Leila renchérit :  Parlez-nous alors d’argent…

Un voile de tristesse traversa son visage, et il dit :

Il est difficile, quand la pauvreté accule vos élans, de songer au savoir et à la connaissance. Pourtant, elles sont le corollaire impératif de votre essor. Aussi, si vous ne pouvez enrichir l’impotent et le démuni, faites que s’éduquer ne leur soit pas un luxe défendu et enseignez-en la haute importance. Prenez aux riches et donnez aux pauvres, mais que ceux-ci n’en deviennent pas apathiques et dépendants. Que votre gouverne s’applique à construire au lieu d’amuser, et que vos budgets soient pondérés en conséquence. Car comme Rome ne connut sa gloire que quand les badauds descendirent des tribunes et les gladiateurs quittèrent les arènes, ainsi vous ne connaîtrez le succès que lorsque vos gens perdront la manie du spectateur et embrasseront celle de l’acteur. Aussi, Pour chaque bistrot, pour chaque prison, bâtissez dix écoles, et que l’on y instruise le nanti aussi bien que l’indigent, sans  injustice aucune.

Et sur ce, il se leva, fît ses adieux et quitta les lieux, laissant à sa soif la populace, qui jamais ne se repaîtrait à satiété si ce n’est d’actes et de résultats. Il lui fallait attendre et espérer, encore et pour toujours, que soit nommé cet héros qui la sauverait de sa déperdition, qui aurait en ses mains le sceptre magique qui tout résoudrait en l’espace d’un soupir . Il lui faut comprendre que ce sceptre n’existe pas, et qu’il faut laisser aux bourgeons le temps de mûrir. Le peuple qui a enterré jusqu’a l’espoir en lui et en la possibilité du changement se voit condamné à ainsi rester petit s’il ne s’autorise pas  à croire en sa force propre et en un avenir meilleur pour lui et pour sa nation. Il n’y a rien de déterministe, de fatal dans notre essence, si ce n’est notre présente  »inéducation » qui nous contraint à toujours rester inférieurs: ce doit être inoculé aux esprits, enseigné aux enfants comme aux adultes. Car c’est le sentiment de la grandeur, de l’amour de soi en tant que citoyen d’une patrie chérie, qui entraîne celle-ci dans son ascension. Quand le marocain s’aimera, se respectera et s’estimera digne de cet amour et de ce respect, il en imprègnera ses actions, et alors nous progresserons, humainement, et il ne saurait être meilleur progrès que celui de l’homme, car il induit inexorablement celui de la nation.

Crédit Photo: Thomas Imo